Par Assane NIANG
Spécialiste en communication institutionnelle et Consultant international
Dakar, 14 août 2026
Au Port autonome de Dakar, la passation de service ne doit pas être regardée comme un simple rituel administratif marquant le passage d’une direction à une autre. Elle constitue le point de départ d’un nouveau cycle de gouvernance dont les premières orientations dessinent déjà une ambition plus large : faire de la performance portuaire un levier direct de compétitivité, de création de valeur et de souveraineté économique.
L’installation de Doune Pathé Mbengue intervient dans un contexte où le Port de Dakar doit simultanément répondre aux exigences de son environnement immédiat, aux mutations du commerce maritime et aux impératifs de transformation de l’économie sénégalaise.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment administrer une infrastructure stratégique. Elle est de savoir quel rôle le Port doit jouer dans le prochain modèle économique du Sénégal.
C’est à cette question que le nouveau Directeur général semble vouloir apporter une première réponse.
- UNE GOUVERNANCE QUI VEUT PARTIR DU TERRAIN
Le premier enseignement de son propos tient à la méthode.
Doune Pathé Mbengue place l’accessibilité, l’écoute et la proximité au cœur de son approche. Ce choix peut paraître managérial. Il est en réalité profondément stratégique.
Dans une infrastructure aussi complexe qu’un port, l’information utile ne se trouve pas toujours dans les rapports. Elle circule dans les quais, les terminaux, les services techniques, les entreprises concessionnaires, les organisations professionnelles et auprès des agents qui vivent quotidiennement les contraintes de l’exploitation.
Un directeur général qui veut être accessible ne fait donc pas simplement le choix d’un management plus humain. Il cherche à raccourcir la distance entre le terrain, le diagnostic et la décision.
C’est là que se situe l’un des enjeux majeurs de cette nouvelle gouvernance : transformer l’écoute en capacité d’action.
Car dans l’économie portuaire, une lenteur administrative n’est jamais neutre. Elle peut se traduire par un coût supplémentaire pour une entreprise, un retard dans une chaîne d’approvisionnement, une perte de compétitivité pour un exportateur ou une moindre attractivité pour un opérateur international.
- LA PERFORMANCE NE SE DÉCRÈTE PAS : ELLE SE MESURE
L’autre marqueur du discours du nouveau Directeur général est la recherche d’une plus grande continuité opérationnelle.
La perspective d’une optimisation de certains services selon une logique 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, lorsque les impératifs de trafic le nécessitent, mérite d’être considérée pour ce qu’elle est : un signal adressé à l’ensemble de la chaîne logistique.
Un port moderne ne peut être performant que si ses différents maillons évoluent avec suffisamment de cohérence.
Le navire, le terminal, la manutention, les formalités, les accès, le transport terrestre et les différents services associés doivent fonctionner dans une même logique de fluidité.
C’est précisément ici que se joue la bataille de la compétitivité.
- LE TEMPS DEVIENT UNE VARIABLE ÉCONOMIQUE
Chaque délai inutile représente potentiellement un coût. Chaque procédure simplifiée, chaque blocage levé, chaque heure économisée peut contribuer à améliorer l’attractivité de la plateforme.
La performance du Port ne doit donc pas être réduite à des volumes de trafic. Elle doit être appréciée à travers une série d’indicateurs beaucoup plus exigeants : temps de séjour, fluidité des opérations, qualité de service, prévisibilité, coûts logistiques et satisfaction des opérateurs.
C’est sur ces résultats, davantage que sur les déclarations, que sera jugée la nouvelle direction.
🔹 DU PORT DE TRANSIT AU PORT CRÉATEUR DE VALEUR
Mais le véritable enjeu dépasse la seule performance opérationnelle.
Le Port autonome de Dakar doit progressivement être pensé comme un outil de politique économique.
Un port qui se contente de recevoir et de redistribuer des marchandises accompagne le commerce.
Un port qui facilite la transformation, l’industrialisation, l’exportation et l’intégration des entreprises nationales participe à la transformation de l’économie.
C’est dans cette perspective que la question de la consommation locale et du contenu local prend toute son importance.
Les activités générées autour du Port représentent un écosystème considérable : transport, maintenance, services, logistique, sécurité, restauration, sous-traitance, ingénierie, numérique et prestations spécialisées.
La véritable question économique est alors simple : quelle part de cette valeur créée autour du Port reste effectivement dans l’économie sénégalaise ?
Cette interrogation doit être au cœur de la nouvelle étape.
Il ne s’agit pas d’opposer systématiquement entreprises nationales et opérateurs internationaux. Le Sénégal a besoin des deux.
Il s’agit plutôt de construire un écosystème dans lequel les entreprises sénégalaises peuvent accéder davantage aux opportunités générées par l’activité portuaire, monter en compétence, investir, recruter et devenir elles-mêmes compétitives à l’échelle régionale.
Le contenu local ne doit donc pas être conçu comme une fermeture. Il doit être conçu comme une politique de montée en gamme.
- FAIRE DU PORT UNE PORTE D’ENTRÉE DE LA SOUVERAINETÉ ÉCONOMIQUE
Cette approche conduit naturellement à une réflexion plus large sur la souveraineté.
La souveraineté économique ne signifie pas vivre en autarcie. Elle signifie disposer de suffisamment de capacités productives, logistiques et institutionnelles pour ne pas subir les transformations de l’économie mondiale.
Dans cette architecture, le Port occupe une position singulière.
Il est à la fois une porte d’entrée, une porte de sortie, un espace de connexion aux marchés internationaux et un point stratégique de la chaîne d’approvisionnement nationale.
Il peut donc contribuer à une politique économique qui favorise davantage la transformation locale, l’accès des producteurs sénégalais aux marchés extérieurs et l’intégration des filières nationales dans les chaînes de valeur régionales.
L’ambition pourrait être de passer progressivement d’une logique de port de passage à une logique de port de création de valeur.
Cela suppose de faciliter l’activité des industries locales, de renforcer les conditions d’exportation des produits transformés et d’améliorer l’articulation entre les infrastructures portuaires et l’arrière-pays économique.
Le Port ne produit pas tout. Mais il peut rendre possible beaucoup de choses.
🔹 LA SOUVERAINETÉ COMMENCE AUSSI PAR LA MAÎTRISE DES FLUX
Dans un monde marqué par les crises géopolitiques, les tensions commerciales et les perturbations des chaînes d’approvisionnement, la maîtrise des flux devient une question stratégique.
Un pays qui maîtrise mieux ses infrastructures logistiques dispose d’une capacité supplémentaire à absorber les chocs extérieurs.
C’est pourquoi la performance portuaire doit être intégrée à une vision nationale plus large : politique industrielle, agriculture, pêche, commerce extérieur, transport, transformation locale et développement des territoires.
Le PAD peut être l’un des points de convergence de ces politiques.
Mais cela suppose une coordination beaucoup plus forte entre les différents acteurs de l’écosystème.
Le Port ne peut pas, à lui seul, résoudre toutes les fragilités de l’économie nationale. Il peut en revanche devenir l’un des accélérateurs de leur résolution.
🔹 TROIS CONDITIONS POUR TRANSFORMER L’AMBITION EN RÉSULTATS
La nouvelle direction aura désormais à franchir trois seuils.
La modernisation d’une grande infrastructure portuaire exige des ressources, une programmation pluriannuelle et une capacité à mobiliser efficacement les investissements publics et privés.
- La transformation numérique.
La fluidité portuaire passe nécessairement par la simplification des procédures, l’interopérabilité des systèmes, la traçabilité et une circulation plus rapide de l’information entre les différents acteurs.
- Le capital humain et le dialogue social.
Aucune transformation durable ne peut être imposée durablement contre ceux qui doivent la mettre en œuvre. L’écoute annoncée par le nouveau Directeur général devra donc se traduire par un dialogue structuré, une responsabilisation des équipes et une politique de montée en compétence.
Ces trois dimensions sont indissociables.
- Investir sans réformer les processus ne suffit pas.
- Numériser sans transformer les pratiques ne suffit pas.
- Réorganiser sans embarquer les femmes et les hommes du Port ne suffit pas.
La transformation sera nécessairement globale.
Doune Pathé Mbengue dispose désormais d’un espace pour transformer les orientations annoncées en résultats.
Le Port autonome de Dakar n’a pas besoin d’une révolution verbale. Il a besoin d’une amélioration mesurable de son efficacité, d’une relation plus fluide avec ses partenaires, d’une meilleure valorisation de son potentiel et d’une contribution plus visible à l’économie nationale.
Les prochains mois permettront de mesurer la portée réelle de cette nouvelle doctrine.
Les indicateurs seront simples à observer : plus de fluidité, moins de délais, une meilleure qualité de service, davantage de valeur créée localement et une capacité accrue du Port à accompagner les ambitions économiques du Sénégal.
La passation de service est donc terminée.
Le véritable rendez-vous commence maintenant.
Car la question n’est plus seulement de savoir qui dirige le Port autonome de Dakar.
La question est désormais de savoir ce que le Port de Dakar peut devenir pour le Sénégal.
Et sur ce terrain, la nouvelle direction vient d’ouvrir un chantier qui dépasse largement les murs de l’institution : celui d’un Port plus performant, plus accessible, plus intégré à son économie et davantage au service de la souveraineté nationale.
Assane NIANG
Spécialiste en communication institutionnelle et gouvernance
Consultant international
📧 assane.niang1290@gmail.com
Sénégal: le Prix d’un Mot…
Comment une phrase mal choisie aurait coûté au pays 4,7 milliards de dollars d’investissements- (Par Dr Cheikh Niang)
Un mot peut valoir des milliards. Le Sénégal vient d’en faire l’amère expérience, et la facture, elle, ne plaisante pas.
En 2023, les investisseurs étrangers injectaient 4,79 milliards de dollars dans le pays. En 2025, ce chiffre est tombé à 37 millions. Une chute de 98,9%. Presque à zéro. À ce niveau-là, on ne parle plus de ralentissement, on parle d’un robinet qu’on a fermé et dont on a ensuite égaré la clé.
Une partie de cette baisse était prévisible et n’a rien de scandaleux : les grands projets gaziers et pétroliers, Sangomar et Grand Tortue Ahmeyim, ont achevé leur phase de construction en 2024 et sont entrés en production. Mécaniquement, les besoins en capitaux étrangers pour bâtir ces infrastructures ont disparu, comme s’éteint le chantier une fois l’immeuble livré. Ce phénomène, à lui seul, explique une partie du recul.
Mais il n’explique pas tout. Une chute de 98,9%, qui ramène les flux à un niveau quasi nul, dépasse largement ce que la seule fin d’un cycle d’investissement pétrolier aurait dû produire. Le reste de l’histoire, celui qui transforme un ralentissement attendu en effondrement brutal, est le prix d’un discours.
Une phrase qui a tout changé
Tout est parti d’un mot : «falsifications». C’est ainsi que le Premier ministre a qualifié les écarts constatés sur la dette publique. Un mot fort, qui marque les esprits en conférence de presse. Sauf qu’en matière de crédibilité financière, marquer les esprits des investisseurs n’est jamais gratuit.
Problème : ce n’est pas ce que dit le rapport officiel de la Cour des comptes. Ce document, nettement plus mesuré, parle d’anomalies, d’écarts de méthode, de limites dans le périmètre des chiffres. Nulle part il n’établit une fraude organisée. Autrement dit, on a commandé un rapport d’expertise comptable et on en a fait un aveu de culpabilité qu’il ne contenait pas.
La différence entre les deux mots peut sembler anecdotique. Elle ne l’est pas. Pour un investisseur à New York, Londres ou Dubaï, « falsification » ne veut dire qu’une chose : on ne peut pas faire confiance aux chiffres de ce pays. Et le plus étonnant, c’est que cette accusation n’est pas venue d’un rival ou d’un partenaire mécontent : elle est venue du gouvernement lui-même, parlant de son propre bilan. C’est un peu comme si un élève, plutôt que de laisser le jury évaluer sa copie, se levait en plein examen pour crier qu’il a triché : personne n’a le temps de vérifier, tout le monde retient simplement l’aveu.
Ce simple mot a suffi à faire fuir les capitaux et à faire grimper le coût de la dette, bien au-delà de ce que le seul essoufflement naturel des investissements pétroliers laissait présager. Les agences de notation ont dégradé le pays, les marchés ont sanctionné. Un an après, la facture est là : plus personne n’investit, et le seul argent qui circule encore est celui qui était déjà coincé sur place.
Le mirage des chiffres qui montent
Voici où l’histoire devient troublante. Si les nouveaux investissements se sont taris, le stock total d’argent étranger au Sénégal, lui, a augmenté : +21% en un an, pour atteindre près de 25 milliards de dollars.
De quoi parle-t-on vraiment ? Pas de nouvel argent qui arrive. Il s’agit des profits des grands projets gaziers, désormais en production, qui restent sur place pour financer l’exploitation courante plutôt que de repartir vers les sièges sociaux à l’étranger. Un peu comme un locataire qui, faute de trouver mieux sur le marché, préfère repeindre son salon plutôt que déménager : il investit là où il est déjà, non par enthousiasme pour le quartier, mais parce que c’est simplement plus pratique.
En clair : ce n’est pas de la confiance retrouvée. C’est de l’argent qui était déjà là et qui reste, faute de meilleure destination. Le stock gonfle, mais aucun investisseur nouveau ne fait le choix du Sénégal. Le tableau paraît flatteur sur le papier. Il cache en réalité un désert d’investissements neufs, à l’image d’un compte en banque qui grossit uniquement grâce aux intérêts accumulés, alors que son titulaire a cessé d’y déposer le moindre centime depuis des mois.
Bons élèves sur le papier, oubliés dans les faits
Le plus frustrant, c’est que le Sénégal n’est pas mauvais élève sur tout. Le dernier classement mondial de la Banque mondiale sur le climat des affaires lui accorde de bonnes notes : 71 sur 100 pour le droit du travail, 66 sur 100 pour l’accès au crédit. Sur le papier, c’est presque un bon bulletin scolaire.
Mais à quoi servent de bonnes règles si personne ne vous fait confiance ? On peut avoir le règlement de copropriété le plus rigoureux du quartier, si les voisins pensent que les comptes ont été trafiqués, personne ne viendra investir dans les parties communes. La démonstration est cruelle, mais limpide : un bon classement administratif ne rassure aucun investisseur si la parole de l’État, elle, est mise en doute. Les bonnes notes de conduite ne remplacent jamais la confiance perdue.
Le verdict
Le constat est sans appel. Oui, une partie du recul des investissements étrangers était inscrite dans le calendrier des projets pétroliers depuis longtemps. Mais le Sénégal a transformé un ajustement attendu en débâcle en perdant, en un an, la quasi-totalité de ses nouveaux investisseurs étrangers hors hydrocarbures. Ce n’est pas parce que le pays manquait d’atouts — il en a, et pas des moindres — mais parce qu’un mot mal pesé a suffi à faire douter le monde entier de la fiabilité de ses chiffres.
Le stock d’IDE continue d’augmenter, mais c’est un trompe-l’œil : une façade repeinte de fraîche date sur un immeuble dont plus personne ne veut acheter les étages. Ce sont des profits captifs, pas de nouveaux paris sur l’avenir du pays. Tant que la confiance ne sera pas restaurée, aucune statistique flatteuse ne pourra masquer cette réalité brute : les investisseurs ont voté avec leurs pieds, et ils sont partis sans laisser d’adresse.
Dr Cheikh NIANG, CFA — Expert en Finance