De «scandale amoul» aux investigations du parquet financier, Badara Gadiaga relance les interrogations sur les 37 milliards et les responsabilités dans le dossier
Invité ce mercredi sur le plateau de Sentv, dans l’« Entretien spécial » animé par le journaliste Mohamed Diop, Badara Gadiaga a remis l’affaire ASER-AEE Power au cœur du débat. Revenant sur le circuit du marché, les décaissements, les sorties publiques des principaux protagonistes et les procédures judiciaires en cours, il a surtout posé une question dérangeante : qui doit désormais répondre des zones d’ombre qui entourent ce dossier ? Une interrogation d’autant plus lourde que le parquet financier a confirmé la poursuite d’une enquête exhaustive et la saisine d’un juge d’instruction.
Le Parquet financier brise le silence
Pendant longtemps, l’affaire ASER-AEE Power s’est jouée sur le terrain politique et médiatique. Elle est désormais clairement entrée dans le champ judiciaire.
Dans un communiqué rendu public le 5 juin 2026, le parquet financier du Pool judiciaire financier a confirmé que les investigations confiées à la Section de recherches de Dakar se poursuivent. Le communiqué fait état de plusieurs procédures portant sur des faits présumés liés au contrat d’électrification rurale et rappelle notamment des plaintes pour tentative d’escroquerie, faux et usage de faux, ainsi qu’une plainte contre X pour faux, usage de faux et détournement présumé de deniers publics. Le parquet a également relevé des liens de connexité entre plusieurs procédures et saisi un juge d’instruction.
Pour Badara Gadiaga, ce tournant judiciaire change nécessairement la lecture du dossier. Selon lui, dès lors que des infractions sont visées, la question ne devrait plus être de savoir qui a le plus communiqué ou qui a remporté la bataille médiatique, mais de déterminer précisément les responsabilités.
«Qui a empêché la justice de faire son travail ?»
C’est l’un des points les plus sensibles soulevés par l’invité de Mohamed Diop.
Badara Gadiaga estime que les regards devraient désormais se tourner vers ceux qui, selon lui, auraient pu contribuer à empêcher ou à retarder le traitement judiciaire du dossier. Une manière de déplacer le curseur : au-delà du contentieux entre AEE Power Sénégal, AEE Power Espagne et l’ASER, il faudrait également s’interroger sur les conditions dans lesquelles les alertes, les plaintes et les contestations ont été traitées.
Une interrogation qui prend une résonance particulière alors que le parquet financier affirme aujourd’hui que les investigations se poursuivent avec diligence afin de faire toute la lumière sur les faits.
Le marché, les décaissements et le mystère des 37 milliards
Au cœur de la polémique, une enveloppe de plusieurs dizaines de milliards de francs CFA destinée à un vaste programme d’électrification rurale.
Le dossier est devenu particulièrement sensible autour de l’utilisation des fonds décaissés et de l’écart entre les montants mobilisés et les réalisations sur le terrain. Une enquête publiée en mai 2026 soulignait que le projet, initialement destiné à électrifier de nombreux villages, avait connu de multiples rebondissements : renégociation du marché, suspension de financements, contestations sur les garanties et interventions successives des organes de régulation et de justice.
Badara Gadiaga a, lui, insisté sur le processus ayant conduit aux décaissements, appelant à reprendre le dossier étape par étape : qui a engagé quoi ? À quelle date ? Sur quelle base ? Qui a validé ? Où les fonds ont-ils été transférés ? Et surtout, à quelles fins ont-ils finalement été utilisés ?
Autant de questions auxquelles la justice devra apporter des réponses documentées.
José, l’espagnol, et les manœuvres qui interrogent
Autre zone d’ombre évoquée sur le plateau de Sentv : le rôle de José, présenté comme l’un des acteurs espagnols gravitant autour du dossier.
Badara Gadiaga est revenu sur ce qu’il considère comme des manœuvres successives et des positions difficiles à concilier. Dans un dossier déjà marqué par un conflit entre AEE Power Espagne et AEE Power Sénégal, les versions des protagonistes se sont souvent opposées.
La justice espagnole est d’ailleurs également saisie d’un volet du contentieux. En juin 2026, Thierno Alassane Sall avait annoncé avoir obtenu des documents judiciaires espagnols relatifs aux transactions bancaires au cœur du dossier.
Mais une question demeure : les flux financiers peuvent-ils être reconstitués de manière suffisamment précise pour établir la destination et l’utilisation effective des sommes décaissées ?
C’est précisément là que se trouve l’un des nœuds de l’affaire.
Jean-Michel Sène : des sorties publiques qui alimentent la polémique
Badara Gadiaga n’a pas non plus épargné Jean-Michel Sène, directeur général de l’ASER.
Il a rappelé les différentes prises de parole du responsable, notamment ses accusations contre certains acteurs du dossier et ses explications sur le marché. En 2024, Jean-Michel Sène avait notamment accusé AEE Power Sénégal de surfacturation et évoqué publiquement des irrégularités portant sur certaines factures. Ces accusations ont été contestées par les parties adverses.
Pour Badara Gadiaga, l’accumulation de versions, de réponses et de contre-réponses contribue à épaissir le brouillard autour de l’affaire.
La question n’est donc plus seulement de savoir qui dit vrai dans la bataille médiatique. Il s’agit désormais de confronter les déclarations aux documents, aux mouvements bancaires, aux contrats, aux décisions administratives et aux actes de procédure.
«Il n’y a aucun scandale »: la phrase de Sonko rattrapée par la justice ?
L’autre séquence rappelée par Badara Gadiaga concerne Ousmane Sonko.
En octobre 2024, alors Premier ministre, Ousmane Sonko avait publiquement défendu Jean-Michel Sène au Dakar Arena, affirmant : « Il n’y a aucun scandale », tout en présentant le directeur général de l’ASER comme un exemple de rigueur et de transparence.
Cette déclaration, à l’époque politique, prend aujourd’hui une autre dimension à la lumière de la procédure judiciaire.
Il ne s’agit évidemment pas d’en déduire une quelconque culpabilité ou responsabilité personnelle. Mais une interrogation demeure légitime dans le débat public : que devient une affirmation politique lorsque le dossier qu’elle concernait se retrouve entre les mains d’un juge d’instruction ?
C’est précisément cette contradiction apparente entre le discours politique d’hier et la réalité judiciaire d’aujourd’hui que Badara Gadiaga remet sur la table.
La sortie de Maïmouna Dièye, autre épisode embarrassant
L’ancien ministre de la Famille, Maïmouna Dièye, n’échappe pas non plus à la relecture critique de Badara Gadiaga.
Il a rappelé sa déclaration controversée concernant Abass Fall, actuel maire de Dakar, selon laquelle, en substance, face à une accusation de cinq milliards de francs CFA, il faudrait « s’en ficher ».
Une sortie qui, replacée dans le contexte actuel, pose une question plus large : dans une République qui revendique la transparence et la reddition des comptes, quelle attitude les responsables publics doivent-ils adopter face aux accusations financières ?
La réponse ne peut être ni l’indignation sélective, ni la défense automatique, ni la condamnation médiatique. Elle doit être la production de preuves et le libre exercice de la justice.
L’acharnement contre Seydou Kane, une autre zone d’ombre ?
Dans son analyse, Badara Gadiaga s’est également interrogé sur ce qui ressemble, à ses yeux, à une focalisation persistante sur Seydou Kane. Sans préjuger des responsabilités que l’enquête judiciaire pourrait éventuellement établir, il relève que celui-ci semble avoir été placé au centre des accusations, alors que le dossier implique plusieurs acteurs, plusieurs étapes administratives et des mouvements financiers qui méritent d’être retracés dans leur intégralité. Pour Badara Gadiaga, cette insistance à mettre Seydou Kane au premier plan soulève une question de fond : ne serait-il pas devenu le bouc émissaire idéal d’une affaire dont les véritables ramifications pourraient se situer ailleurs ? Une interrogation d’autant plus légitime que la justice, désormais saisie, devra examiner les responsabilités de chacun, sans acharnement, sans protection et sans traitement de faveur.
Une affaire aux multiples zones d’ombre
L’affaire ASER-AEE Power ne se résume donc plus à une querelle entre une société sénégalaise et son partenaire espagnol.
Elle concentre aujourd’hui une succession de questions : les conditions d’attribution et de renégociation du marché, les garanties, les factures contestées, les décaissements, la destination des fonds, les performances du projet, les responsabilités des différents acteurs et, surtout, les raisons pour lesquelles le dossier a pris une telle ampleur avant de se retrouver pleinement sur le terrain judiciaire.
Une enquête publiée en 2026 relevait elle-même qu’aucun des documents examinés ne permettait alors d’établir avec certitude l’utilisation exacte des 37 milliards FCFA, laissant cette question au centre du dossier.
La justice comme seul arbitre
Au terme de son intervention, Badara Gadiaga a surtout remis en cause ce qu’il considère comme une lecture trop simpliste du dossier : les uns seraient forcément les victimes, les autres forcément les coupables.
Or, le communiqué du parquet financier impose une autre méthode : enquêter, vérifier, confronter et établir les responsabilités.
Le dossier est désormais entre les mains de la justice. Le parquet financier a confirmé que les investigations se poursuivent et qu’un juge d’instruction est saisi.
La question centrale n’est donc plus de savoir s’il faut parler de « scandale » ou de « scandale amoul ».
Elle est beaucoup plus simple et beaucoup plus grave : où sont passés les milliards, qui a décidé quoi, qui a exécuté quoi et qui devra répondre devant la justice ?
C’est à ces questions que l’instruction devra répondre.
Et c’est précisément cette exigence de vérité que l’entretien de Badara Gadiaga, face aux questions incisives du journaliste Mohamed Diop, vient remettre au centre du débat.
Synthèse: A. L. NDIAYE (avec En Relief)



