samedi, octobre 3, 2026
Accueil CONTRIBUTION Souveraineté : «Qui contrôle l'école et la semence contrôle l'avenir» – Par Libasse...

Souveraineté : «Qui contrôle l’école et la semence contrôle l’avenir» – Par Libasse Sow

La souveraineté d’un État ne se résume plus uniquement à son drapeau, sa monnaie ou ses frontières. Elle s’ехprime désormais, et peut-être de manière plus significative, dans deux domaines discrets mais essentiels : l’éducation et l’agriculture. Investir dans l’enseignement et dévеlоppеr ses propres semences sont deux actions qui, bien qu’elles semblent techniques, revêtent une importance politique majeure. Ignorer ces enjeux, c’est permettre à d’autres acteurs, tels que les bailleurs de fonds, les grandes entreprises semencières et les lobbys de l’agro-industrie, de déterminer à notre place се que nos enfants apprendront et ce que nos agriculteurs cultiveront

L’école ne doit pas être pilotée depuis l’extérieur

Le soutien financier à l’éducation fourni par les partenaires techniques et financiers a longtemps été perçu comme une réelle opportunité : sans ce soutien, des millions d’enfants n’auraient jamais eu accès à l’éducation. Ce constat est indéniable. Cependant, il ne faut pas perdre de vue un effet néfaste bien documenté sur le terrain : la dépendance à ces financements peut progressivement réduire la capacité de l’État à définir et à conduire ses propres priorités éducatives. Un bailleur qui investit dans un programme d’éducation n’agit jamais totalement de manière neutre. Il arrive avec ses propres priorités, ses cadres d’évaluation, ses critères de performance et, surtout, ses objectifs quantitatifs : taux de scolarisation, taux d’achèvement du cycle primaire, nombre de manuels distribués, nombre d’enseignants formés en un temps record.

Ces chiffres sont utiles pour rendre compte à un conseil d’administration situé à des milliers de kilomètres, mais ils ne disent pas tout de l’essentiel : est-ce qu’un enfant qui termine le CM2 sait réellement lire, écrire et raisonner ? Est-ce que les curricula reflètent l’histoire, la langue et les besoins économiques réels du pays, ou bien un modèle importé, standardisé, pensé ailleurs pour être appliqué partout ?

Le cas du Sénégal permet de mesurer concrètement cette vulnérabilité. En 2024, la contribution des partenaires techniques et financiers au financement du budget de l’éducation national se situait, selon les estimations disponibles, dans une fourchette de 4 % à 7 %. Cette proportion peut paraître limitée à l’échelle de l’ensemble du budget de l’État. Mais son importance devient considérable lorsqu’elle concerne des secteurs sociaux essentiels et des programmes dont la continuité dépend directement de ressources extérieures.

L’arrêt des activités financées par l’USAID dans le domaine de l’éducation, notamment à travers le programme lecture pour tous, constitue à cet égard un signal qui mérite d’être pris au sérieux. Lorsqu’un partenaire extérieur décide de suspendre ou d’arrêter son financement, ce ne sont pas seulement des lignes budgétaires qui disparaissent. Ce sont des programmes, des équipes, des activités de terrain et parfois des acquis construits pendant plusieurs années qui peuvent se retrouver fragilisés. Cette situation rappelle une règle élémentaire de souveraineté : un État ne doit jamais dépendre durablement d’un financement extérieur pour assurer la continuité de ses politiques publiques essentielles. La coopération internationale peut être utile, parfois indispensable pour accélérer certaines réformes ou renforcer les capacités nationales. Mais elle ne devrait jamais devenir la condition de survie d’un programme public.

L’expérience montre par ailleurs que la course aux objectifs quantitatifs finit souvent par sacrifier la qualité sur l’autel des taux de réussite. On construit des salles de classe sans former suffisamment d’enseignants. On distribue des manuels sans les adapter au contexte linguistique et culturel local. On promeut des élèves pour ne pas casser la courbe statistique attendue par le bailleur, au détriment de leurs acquis réels. Ce n’est pas nécessairement de la mauvaise volonté ; c’est la conséquence logique d’un système dans lequel celui qui finance dispose d’un pouvoir important sur les priorités, les indicateurs et le calendrier de mise en œuvre.

La véritable question n’est donc pas de savoir s’il faut accepter ou refuser les financements extérieurs. Elle est de savoir qui doit rester maître de la politique éducative. Le Sénégal doit pouvoir poursuivre ses programmes essentiels même lorsqu’un partenaire se retire. Il doit disposer de ressources nationales suffisantes pour préserver les acquis, maintenir les personnels indispensables et assurer la continuité du service public.

La souveraineté éducative ne signifie donc pas un rejet de la coopération internationale. Aucun pays ne peut ni ne doit se couper des appuis techniques et financiers extérieurs. Elle signifie que l’État doit rester le maître d’œuvre de sa politique éducative : fixer lui-même les curricula, définir lui-même les critères de qualité et faire du financement extérieur un complément budgétaire, et non une tutelle déguisée.

Un budget national de l’éducation qui atteint un niveau significatif et stable est la condition minimale pour qu’un ministère de l’Éducation puisse négocier d’égal à égal avec ses partenaires, plutôt que d’exécuter un cahier des charges rédigé ailleurs. La coopération doit renforcer la souveraineté de l’État, et non créer une dépendance qui transforme le retrait d’un bailleur en crise de politique publique.

L’enjeu est donc moins de refuser le financement extérieur que de refuser la dépendance au financement extérieur. C’est une nuance fondamentale. Un État souverain peut recevoir des ressources extérieures, mais il doit être capable de poursuivre ses choix fondamentaux lorsque ces ressources disparaissent. L’éducation de ses enfants ne peut pas être suspendue au gré des arbitrages budgétaires de gouvernements, d’agences ou d’organisations situés à l’étranger.

La semence, dernière frontière de la souveraineté agricole

Le même mécanisme, presque à l’identique, se joue dans le monde rural. Le contrôle de la semence est le point d’entrée le plus efficace pour orienter, et à terme imposer, un modèle agricole. Une semence n’est jamais un simple intrant technique : elle porte en elle un système de production entier, avec ses exigences en intrants chimiques, ses brevets, ses contrats de rachat, et parfois l’interdiction pure et simple pour le paysan de ressemer sa propre récolte l’année suivante.

Les lobbys favorables aux organismes génétiquement modifiés ne s’imposent que rarement par la contrainte directe. Ils procèdent par capture progressive : promotion de variétés à haut rendement dans un premier temps séduisantes, dépendance croissante aux engrais et pesticides associés, disparition progressive des variétés locales faute de multiplication et de conservation organisées, puis, une fois la dépendance installée, capacité à dicter les pratiques culturales elles-mêmes, calendrier de semis, itinéraire technique, fournisseurs obligés. Le paysan qui a perdu sa propre semence a perdu, avec elle, une part de sa liberté de décision.

Face à ce risque, la constitution de banques de semences communales apparaît comme l’une des réponses les plus concrètes et les plus immédiatement mobilisables. Le principe est simple mais puissant : chaque communauté, en collaboration avec l’ISRA, conserve, multiplie et échange ses propres variétés locales, sélectionnées sur des générations pour leur adaptation au sol, au climat et aux pratiques du terroir. Ces banques, gérées par des comités villageois ou des organisations paysannes, remplissent plusieurs fonctions à la fois.

D’abord une fonction de sécurité : en cas de mauvaise récolte, de choc climatique ou de rupture d’approvisionnement, la communauté dispose d’un stock de semences pour la campagne suivante, sans dépendre d’un fournisseur extérieur. Ensuite une fonction de préservation génétique : les variétés locales, souvent plus résilientes à la sécheresse ou aux ravageurs propres à la zone, sont sauvegardées plutôt que remplacées par des variétés uniformes venues d’ailleurs. Enfin, et c’est peut-être le plus important, une fonction de souveraineté décisionnelle : la communauté choisit ce qu’elle sème, selon ses propres critères, goût, valeur nutritionnelle, résistance, adaptation au terroir, et non selon les critères commerciaux d’un fournisseur de semences hybrides ou génétiquement modifiées.

Pour être efficaces, ces banques communales doivent cependant être adossées à l’ISRA et l’ANCAR qui constituent des cadres d’appui technique solide : formation à la sélection variétale, infrastructures de stockage adaptées au climat, mise en réseau entre communautés pour diversifier le patrimoine génétique disponible, et surtout reconnaissance juridique qui protège le droit des paysans à conserver, échanger et vendre leurs propres semences sans entrave réglementaire calquée sur des standards internationaux pensés pour l’agro-industrie.

Un précédent réel qui justifie la vigilance, sans céder au fantasme

Ce risque de dépossession n’est pas une pure spéculation : il possède un précédent documenté, qu’il convient toutefois de présenter avec précision. Le 3 mars 1998, le Département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) et la société semencière Delta & Pine Land ont obtenu le brevet américain n° 5 723 765, dont la demande avait été déposée en 1995. Ce brevet décrivait une technologie de restriction génétique, ultérieurement surnommée « Terminator » par ses détracteurs, conçue notamment pour rendre non germinables les semences produites à la génération suivante. Son application aurait ainsi pu empêcher les agriculteurs de conserver et de ressemer leur propre récolte, les conduisant à acheter de nouvelles semences. Après l’acquisition de Delta & Pine Land par Monsanto en 2007, cette technologie a continué de susciter une forte opposition internationale. En 2000, la Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique a adopté la décision V/5, recommandant de ne pas autoriser les essais en champ ni l’utilisation commerciale de produits incorporant des GURTs (Genetic Use Restriction Technology) tant que des évaluations scientifiques, écologiques et socio-économiques appropriées n’auraient pas été réalisées. Cette recommandation, régulièrement réaffirmée, est généralement décrite comme un moratoire de fait ; elle concerne les GURTs en général et ne se limite pas aux seules cultures destinées à l’alimentation humaine.

Ce précédent mérite d’être connu, précisément parce qu’il montre qu’une vigilance paysanne et citoyenne organisée peut faire reculer une firme et bloquer une technologie contestée pendant plus de vingt ans. La leçon à en tirer reste néanmoins la même que celle qui fonde les banques de semences communales : ne jamais dépendre entièrement d’un fournisseur extérieur pour la reproduction de ce qui nourrit une communauté. Conserver des variétés paysannes, les multiplier localement, les échanger avec les producteurs voisins, et soutenir en priorité l’agriculture familiale plutôt que les circuits d’approvisionnement importés, voilà des réflexes de bon sens, qui n’ont besoin d’aucune théorie du complot pour se justifier. Le précédent Terminator suffit à lui seul à démontrer qu’un contrôle total sur la reproduction du vivant agricole a bien été envisagé industriellement ; il n’est nul besoin d’aller au-delà des faits établis pour en tirer une leçon de prudence stratégique.

Deux combats, une même logique

L’éducation et la semence n’ont, à première vue, rien en commun. Elles relèvent pourtant de la même bataille : celle du contrôle du récit et du contrôle du contenu. Qui finance l’école influence ce qu’on y enseigne. Qui contrôle la semence influence ce qu’on cultive et comment on le cultive. Dans les deux cas, la dépendance financière ou technique, si elle n’est pas encadrée par une vision d’État claire, se transforme insidieusement en dépendance de contenu.

La souveraineté, dans ce sens, n’est pas un slogan nationaliste ni un repli sur soi. C’est une exigence de gouvernance : s’assurer que les choix structurants, ce qu’on enseigne aux enfants, ce qu’on sème dans les champs, restent entre les mains de ceux qui vivent avec les conséquences de ces choix. Cela suppose des États capables d’investir dans leurs propres priorités budgétaires, des communautés outillées pour reprendre en main leurs ressources génétiques, et une coopération internationale repensée comme un appui à des politiques nationales, et non comme leur substitut.

Ni l’école ni le champ ne devraient être pilotés depuis un siège social ou un bureau de bailleur situé à l’autre bout du monde. La souveraineté commence là où s’arrête la délégation silencieuse de nos choix les plus fondamentaux.

Libasse Sow, Économiste

RELATED ARTICLES

Diplomatie et Partenariats Économiques: Diomaye Faye à El-Alamein pour renforcer les alliances africaines

Après New York, le Président de la République poursuit son agenda diplomatique et économique en Égypte. Au lendemain de sa participation à la 81ᵉ Assemblée...

Souveraineté : «Qui contrôle l’école et la semence contrôle l’avenir» – Par Libasse Sow

La souveraineté d'un État ne se résume plus uniquement à son drapeau, sa monnaie ou ses frontières. Elle s'ехprime désormais, et peut-être de manière...

Insulte à Bassirou Diomaye Faye: Malick Diouf exige un mea culpa public du député Ismaïla Diallo

Le responsable du parti Kiiraay les Patriotes républicains dans la commune de Khélcom Birame, département de Guinguinéo, dénonce les propos attribués au député de...

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -

Most Popular

Diplomatie et Partenariats Économiques: Diomaye Faye à El-Alamein pour renforcer les alliances africaines

Après New York, le Président de la République poursuit son agenda diplomatique et économique en Égypte. Au lendemain de sa participation à la 81ᵉ Assemblée...

Souveraineté : «Qui contrôle l’école et la semence contrôle l’avenir» – Par Libasse Sow

La souveraineté d'un État ne se résume plus uniquement à son drapeau, sa monnaie ou ses frontières. Elle s'ехprime désormais, et peut-être de manière...

Insulte à Bassirou Diomaye Faye: Malick Diouf exige un mea culpa public du député Ismaïla Diallo

Le responsable du parti Kiiraay les Patriotes républicains dans la commune de Khélcom Birame, département de Guinguinéo, dénonce les propos attribués au député de...

Octobre Rose/ Lutte contre les cancers féminins: Un appel au dépistage et à la mobilisation nationale

À l’ouverture d’Octobre Rose, le Président de la République appelle les Sénégalais à se mobiliser contre les cancers du sein et du col de...

Recent Comments

escort eskişehir escort sakarya escort sakarya bayan escort eskişehir bayan