mercredi, octobre 14, 2026
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Fatick réclame la deuxième Raffinerie sur son territoire !!!!!

INTERVIEW avec Dr Boubacar Mbodji, Expert Pétrolier

Bonjour, Mr Mbodji. Pouvez-vous vous présenter ?

Je suis Mr Mbodji Boubacar, expert énergéticien. Je suis titulaire d’un doctorat en Mécanique Appliquée, et d’un MBA en Économie et Management des Projets Pétroliers et Gaziers. Je suis actif dans le secteur de l’énergie depuis 20 ans; j’ai été successivement conseiller technique N°1 au Ministère de l’énergie et des Mines, puis conseiller Energie du Président de la République de 2014 à 2024. J’ai activement participé à la mise en place des textes et lois sur le pétrole et gaz.

  • A quelle occasion ce panel sur le pétrole de Sangomar a-t-il été organisé ?

 J’ai été invité à animer ce panel sur le thème « Exploitation pétrolière du champ de Sangomar: Quelles opportunités pour la Région de Fatick », panel organisé par la Coordination des élèves et étudiants de Ndia-Ndiaye (CEENF) qui bouclait ses cours de vacance. Toutes nos félicitations à cette organisation des élèves et étudiants qui s’active pendant les vacances autour de l’accompagnement scolaire et de l’environnement.

  • Pouvez vous nous donner les chiffres clés de l’exploitation pétrolière du champ de Sangomar ? Quel regard jetez-vous sur l’exploitation pétrolière et gazière dans notre pays ?

Le champ de Sangomar a été découvert en 2014 après plusieurs années de prospection par la compagnie Far Limited et ses partenaires. Par la suite, il y a eu un transfert d’actifs à la société Woodside, une compagnie australienne. Depuis le 11 juin 2024, le champ es entré en production et le Sénégal accueillait son premier baril de pétrole, faisant de la région de Fatick la première province pétrolière du pays.

Quelques mois après, l’opérateur a atteint le plateau de production qui s’élève à 100.000 barils par jour. A 60 $ le baril, les revenus s’élèvent à 3. 500. 000. 000 de FCFA par jour, soit environ 105 Milliards de FCFA revenus par mois. Ces revenus sont partagés entre l’opérateur, les sous-traitants, l’état du Sénégal et Petrosen qui détient 18% de parts dans l’investissement.

Dans un premier temps, les royalties (Redevance Ad valorem) sont versées à l’état à hauteur de 7%, puis le Cost Oil (l’ensemble des investissements engagés par l’opérateur et ses sous traitants) sont remboursés selon une courbe d’amortissement. Ce Cost oil est plafonné par le Cost stop, valeur maximale que l’opérateur peut récupérer en une fois. Le calcul du Cost oil revêt une importance capitale et demande une surveillance permanente de l’Etat, puisque le profit Oil (bénéfices) découlera de la différence entre les revenus totaux auxquels on soustrait la redevance et le Cost Oil. Ce profit oil sera enfin partagé entre les contractants (Opérateur, sous traitant et Petrosen) et l’état au prorata des parts de chaque partie dans l’investissement.

L’état applique par la suite les impôts et taxes (Impôts sur le sociétés, impôts sur les bénéfices, redevance superficialité et autres taxes sur les valeurs mobilières).

Au total, et selon un facteur R dépendant de la nature et de l’emplacement du gisement, l’état récupère jusqu’à 45% du profit Oil.

Notons que depuis le mois de Février, les cours du baril ont connu un renchérissement suite à la guerre au moyen orient, passant de 60 $ à plus de 100 $. La pratique dans le monde pétrolier voudrait que lorsque les revenus augmentent sensiblement et que l’opérateur engrange des sur-profits, l’état est en droit de demander un bonus à l’opérateur. Total Energie a versé des bonus conséquents aux états où il opère lors de la crise de 2022, situation que nous vivons aujourd’hui avec un baril qui passe du simple au double.

Concernant la situation du secteur pétrolier dans notre pays, mon opinion est que nous devons stabiliser le secteur, relancer la prospection pour d’autres découvertes et mener à bien les réformes nécessaires à une meilleur attractivité de notre bassin sédimentaire, sachant que nous sommes dans une activité industrielle très concurrentielle. La Côte d’Ivoire connaît en ce moment une succession de découvertes avec ENI, VITOL, MURPHY, CNR (Canadian Natural Resources), Foxtrot International et Vaalco qui est actif dans trois blocs. Notre pays a besoin de stabilité pour attraire de nouvelles sociétés dans la prospection, alors que nous nous acheminons petit à petit vers un déclin de la production. Il faut réaménager le Code pétrolier de 2019, accorder des crédits d’impôts aux nouveaux arrivants et veiller à un TEMI (Taux Effectif Moyen d’Imposition) caler sur ceux des autres pays producteurs. Il importe aussi d’instaurer un bon climat avec les opérateurs pour les inciter à investir localement à travers un mécanisme de « In Country Value », en contrepartie d’exonération d’impôts

  • Pensez vous que Fatick, en tant que région pétrolière tire profit de la Rente Pétrolière ?

Non, je ne le pense pas. Quand on met en face les revenus générés par l’industrie pétrolière au niveau de la région et les incidences sur le vécu des populations, on est frappé par l’iniquité et l’injustice dans le partage de la rente pétrolière.

D’abord au niveau de l’opérateur Woodside. Il est vrai qu’aucune disposition du code pétrolier de 1998, encore moins dans la loi 2019 relative au Contenu Local ne prévoit de dispositions qui qui prenne en compte la situation des communautés d’accueil dans le partage de la rente. C’est un sérieux problème auquel les autorités sont appelées à trouver une solution. Il faut réformer le cadre juridique et institutionnel sur les ressources naturelles pour une meilleure équité dans le partage de la rente. Comment comprendre qu’autant de richesses soient extraites du territoire de la région sans qu’aucune retombée ne soit constatée sur les populations et les communes ? Au premier semestre 2025, le rapport de l’ITIE (Initiative de Transparence dans les Industries Extractives) fait état d’un montant 72 Milliards entrés dans les caisses de l’état, et plus 82 milliards captés par des entreprises sénégalaise dans le cadre du contenu local. Dans la région de Fatick, le tissu industriel est quasi inexistant et aucune société locale ne peut capter une partie de cette manne financière.

L’opérateur Woodside est appelé à s’investir davantage dans la RSE, à travers des projets structurants susceptibles d’impacter le quotidien des populations locales. BP et Kosmos sont de loin plus engagés et font mieux à Saint Louis. Nous interpellons Woodside pour un engagement plus conséquent auprès des populations.

Il nous faut réformer la fiscalité pétrolière afin de mettre en place des impôts directes qui vont directement aux Collectivités Territoriales Décentralisées (CTDs) qui abritent les activités pétrolières et gazières.

Dans beaucoup de pays qui exploitent le pétrole, deux situations se présentent concernant la prise en compte des populations locales dans le partage de la rente:

  • Soit l’état rétrocède un pourcentage des revenus du secteur pétrolier aux CTDs (entre 5 et 10%) des revenus par des transferts directes après partage de la rente. C’est le cas en Angola, au Cameroun, en Éthiopie, au Ghana, au Nigeria, au Tchad et en république Démocratique du Congo. Au Nigeria par exemple, 80% des ressources budgétaires de certains états provient des transferts de revenus tirés de l’exploitation pétrolière
  • Soit la fiscalité pétrolière met en place des impôts directs provenant de tels revenus au profit des CTDs. L’impôt direct prélevé sur les revenus du secteur pétrolier peut représenter une part importante des budgets des collectivités locales ou états dans le cas de pays à régime fédéral. De 2012 à 2014, plus de 25% des revenus budgétaires encaissés en Alberta, au Canada, provenaient de l’impôt pétrolier directe. Ces taxes et impôts directes ont représenté 72% des revenus budgétaires en Alaska, 54% au Dakota et 39% dans le wyoming au États Unis.

L’objectif de ces prélèvements au profit des communautés locales vise à accroître le niveau de vie des populations, réduire la pauvreté et fournir des investissements supplémentaires au budget de l’état pour la construction d’infrastructures.

Au milieu des années 2000, dans la province de Terre Neuve au Canada, alors que l’industrie de la pêche s’est effondrée, un accord a été conclu entre l’état et les compagnies pétrolières et minières pour concéder au pouvoir local des revenus conséquent afin de garantir la reconversion des acteurs de la pêche.

Dans la région de Fatick comme à Saint Louis où la principale activité est la pêche artisanale, des projets structurants tels que l’aquaculture devraient être initiés par l’état, avec un accompagnement des opérateurs.

En Argentine, Colombie et en Malaisie, ces droits d’accès au partage de la rente des collectivités siège de l’activité pétrolière ont été codifié dans les constitutions et législation pétrolières.

Citons enfin l’exemple du Niger, où dès qu’un CPP (Contrat de Partage de Production) est signé, l’opérateur est invité à s’engager financièrement dans une convention avec la collectivité locale et l’état pour le financement d’un plan de développement local.

La région de Fatick, une des régions les plus pauvres du Sénégal est dans une situation critique, avec taux d’incidence de la pauvreté les plus alarmants: Agriculture en perte de vitesse à cause de la détérioration avancée des terres, recul des prises au niveau des pêcheries, tissu industriel quasi inexistant, taux de chômage élevé. Puisqu’elle nous a fourni nos premiers barils de pétrole, il est légitime qu’elle puisse capter une partie de la rente pétrolière afin d’assurer son développement local. Le budget 2025 hors transfert du département de Foundiougne a été arrêté à 500 Millions de FCFA, alors que la commune de Fatick a eu droit à un budget de 1,071 Milliards. Des misères face aux 105 milliards mensuellement générés par l’industrie pétrolière. A coté, des îles sont encore sans électricité, et l’eau demeure un vrai casse-tête pour les insulaires.

A l’instar du code minier de 2016 qui a mis en place à son article 115 un fond d’appui au développement local pour corriger les iniquités entre les compagnies minières et les communautés sièges des opérations minières, le code pétrolier ainsi que la loi sur le contenu local doivent être modifiés afin de prendre en compte le sort des communautés d’accueil.

Selon cet article, « Pour les titulaires de titres miniers, de contrat de partage de production ou de contrat de services en phase d’exploitation, le montant annuel de ces engagements financiers est de 0,5% du chiffre d’affaires hors taxe annuel ».

En attendant la modification des textes réglementaires, l’état du Sénégal pourrait d’ores et déjà s’engager à verser une partie des impôts et taxes aux collectivités locales, garantissant ainsi une adéquation entre les impératifs de développement local et l’exclusion des collectivités locales dans le partage des recette issues de l’activité pétrolière.

  • A part cette question de partage de la rente, quelles autres opportunités s’offrent à la région de Fatick dans le Pétrole ?

La carte scolaire et universitaire de la région doit évoluer pour mieux coller aux besoins de main d’œuvre de l’industrie pétrolière. Fatick doit disposer de centres de formation professionnels et techniques dans les domaines du soudage, de la chaudronnerie, de la mécanique, plomberie pour une insertion des jeunes dans l’exploitation pétrolière. Des filières orientées vers des parcours d’ingénieurs et de techniciens supérieurs doivent être mises en place à l’université du Sine Saloum, ainsi que des formations professionnelles au niveau du lycée technique.

Ensuite, l’avènement de l’exploitation du pétrole dans la région doit aller de pair avec un développement industriel basé sur les hydrocarbures. La part que le Sénégal tire du partage de production doit être complétée par une transformation de la ressource sur place. Nous sommes un pays agricole avec des besoins immenses de fertilisants. Une unité pétrochimique pour la production d’ammoniac, de souffre, de méthanol, propylène, éthylène, autant de produits à grande valeur ajoutée serait la bienvenue. Mais cela demande une stratégie d’industrialisation bien réfléchie. Dans ces domaines où nous n’avons aucune expérience, il sera nécessaire de nouer des alliances industrielles avec de grands groupes internationaux, en nous assurant d’un transfert de technologie à court moyen terme. Tout cela suppose de pouvoir raffiner le pétrole de Sangomar sur place.

  • Justement, le gouvernement a signé des accords avec la société turque YAMATA pour cette deuxième raffinerie. Mais on parle de Ndayane comme site devant l’abriter. Qu’en pensez-vous ?

Cette question relative à la deuxième raffinerie est dans la même veine que celle sur le partage de la rente pétrolière. La question qu’on se pose est de savoir pourquoi notre gouvernement ne se départit pas de ses penchants jacobins, cette tendance structurelle à vouloir tout concentrer entre Dakar et Thiès.

A l’instar de Matam où une usine de traitement du phosphate a été annoncé localement par le Ministre de l’industrie, la valorisation des produits pétroliers issus de Sangomar doit se faire localement pour assurer à la région des retombées économiques, des emplois pour les jeunes et l’amorce d’un développement industriel.

Au-delà de Dakar et Thiès, l’aménagement du territoire commande de faire émerger d’autres pôles industriels pour casser la macrocéphalie de Dakar.

Dans ce sens, le port de Foundiougne est tout indiqué pour évoluer en Zone Industrielle et Portuaire (ZIP) pouvant abriter la deuxième raffinerie et un complexe pétrochimique. En plus de la gare maritime prévue pour accueillir des bateaux Aguene et Diambogne pour débarquer les produits halieutiques et fruitiers en provenance de la Casamance, avant de rallier les marchés de Bambeye, Diourbel et Touba.. Il dispose d’un quai de 120 mètres, d’un terminal de 2 500 m² et d’un entrepôt de 5 000 m² et d’un deuxième quai pétrolier destiné à accueillir des tankers et autres barges. Le dragage du chenal reliant l’embouchure au port a été lancé en juillet 2015 lors de l’inauguration de l’infrastructure et atteint aujourd’hui une profondeur entre 5,5 à 6m. Ce tirant d’eau autorise largement un transport du brut par barge du champ de Sangomar au port. Le port de Ndakhonga-Foundiougne dispose d’un projet de terminal pétrolier doté d’une capacité de stockage d’hydrocarbures de 11 000 mètres cubes.

C’est l’occasion de lancer un appel au directeur du port pour la mise en place d’organes de gouvernance tel que le conseil d’administration, le comité de direction et le recrutement du personnel de cette infrastructure  stratégique, pivot du développement industriel de la région.

A sa création, les objectifs suivants ont été assignés, entre autres au port:                                                       

  • L’approvisionner directement des centrales électriques et des industries de la zone (notamment à Kaolack et Fatick).
  • La Faciliter le transit et l’approvisionnement en hydrocarbures en direction du Mali, de la Guinée et de la Gambie via le pont de Foundiougne, tout en désengorgeant le port de Dakar.
  • Décongestionner le trafic des gros porteurs à partir du port de Dakar
  • Jeter les bases d’un développement industriel local dans la région de Fatick.

Quels seraient les impacts concrets cette nouvelle raffinerie pourrait apporter dans la sous région et pour la région de Fatick ?

La flambée des cours du brut est un véritable casse-tête  pour tous les pays de sous région qui importent le combustible pour la production d’électricité ainsi que  les produits raffinés tels que l’essence, le gasoil et la kérosène. Cette situation de dépendance et la montée du prix du baril placent nos états dans des situations assez préoccupantes. L’explication tient au fait que malgré la production de pétrole (Nigeria, Ghana, côte d’Ivoire, Sénégal..), nos capacités de raffinage sont trop faibles par rapport à la demande qui ne cesse d’augmenter dans nos pays. Hors mis le Nigeria avec la raffinerie de Dangote (650.000 barils/jour), les seuls raffineries de la sous-région sont la SAR au Sénégal et la CIR  en côte d’Ivoire. Ces raffineries sont de petite taille en plus d’être obsolètes.  Cette nouvelle raffinerie constitue donc une infrastructure stratégique pour le pays et permettrait de raffiner le pétrole de Sangomar sur place. Les besoins du sénégal, du Mali et de la Guinée sont de loin supérieurs à la production d’une raffinerie de 100.000 barils par jour. Donc, aucune inquiétude quant à la rentabilité de la raffinerie, un pays comme la Guinée en plein boom minier verra sa demande en énergie tripler dans cinq prochaines années.

Le directeur de la SAR parle 15.000 emplois à créer lors de la phase de construction de la raffinerie, ce qui serait une bouffée d’oxygène pour l’emploi des jeunes dans la région. A cela faudra ajouter toute la chaîne logistique devant accompagner le fonctionnement, le transport, le logement et la restauration.

En Conclusion: Mobilisation citoyenne pour la défense des intérêts de la région de Fatick dans l’industrie pétrolière

 Notre démarche est un plaidoyer pour une prise en compte des intérêts de la région dans la production pétrolière. Nous invitons les élus locaux, jeunes, femmes, organisations faîtières, Groupements économiques, enseignants, pêcheurs, artisans, conducteurs de djakarta, chômeurs à se joindre à nous pour faire entendre la voix de Fatick:

Nous lançons un appel aux autorités pour:

  • Une révision des textes réglementaires et législatif dans la partage de la rente pétrolière
  • L’érection du port de Foundiougne-Ndakhonga en un pôle industriel orienté vers la valorisation des hydrocarbures
  • Le positionnement de la nouvelle raffinerie dans la région de Fatick
  • La mise en place d’un fond communautaire alimenté par les revenus du pétrole, La reconversion des pêcheurs artisanaux dans l’aquaculture (Un projet de crevetticulture dans le Delta du Saloum est déjà ficelé)
  • La réouverture de l’hôtel les piroguiers de Foundiougne à travers un fond d’impulsion touristique
  • L’ouverture effective du Port de Foundiougne-Ndakhonga et la reprise de sa vocation de pôle industriel

Dr Boubacar Mbodji – Expert Pétrolier

Ancien Ministre Conseiller Energie –Présidence de la République

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