Le cas Sonko à l’aune des précédents historiques.
La primature comme tremplin manqué dans les systèmes politiques à exécutif bicéphale, la cohabitation entre un chef de gouvernement et un chef d’État constitue, par nature, une zone de tension institutionnelle latente. Lorsque cette tension cesse d’être fonctionnelle c’est-à-dire productrice d’équilibre démocratique pour devenir instrumentale, c’est-à-dire utilisée comme levier de conquête du pouvoir, elle génère ce que les politologues nomment une instabilité institutionnelle dirigée. C’est précisément le schéma que l’on observe dans la trajectoire d’Ousmane Sonko après son départ forcé de la Primature. Sa stratégie ne vise pas à répondre aux urgences sociales du Sénégal chômage des jeunes, inflation, accès aux services de base mais à créer une dualité de pouvoir artificielle en ciblant le Parlement comme nouveau point d’ancrage de déstabilisation.
La Mécanique Technique de la Déstabilisation Institutionnelle
Le concept de “Dual Power” ou Pouvoir Dual en science politique, le dual power (dvoevlastie en russe) désigne une situation où deux centres de pouvoir légitimants coexistent simultanément, rendant la gouvernance paralysée. Ce mécanisme a été théorisé par Lénine en 1917 pour décrire la coexistence entre le Gouvernement provisoire et les Soviets. “La dualité du pouvoir exprime une période de transition dans le développement de la révolution, quand celle-ci a déjà dépassé les cadres ordinaires, mais n’a pas encore atteint les formes ‘pures’” Lénine, Pravda, Avril 1917. Appliqué au contexte sénégalais, voici le schéma opératoire présumé :
Les leviers techniques de cette stratégie différence fondamentale : L’Allemagne de Weimar était une démocratie fragilisée post-guerre avec une hyperinflation dévastatrice. Le Sénégal dispose d’institutions républicaines consolidées et d’une société civile vigilante ce qui rend la reproduction de ce schéma structurellement plus difficile.
La destruction de l’adversaire et le mécanisme Stalinien de prise de contrôle institutionnel. Après la mort de Lénine (1924), Staline applique une stratégie en trois temps que les historiens nomment la “tactique du coin” :
Étape 1 ; S’emparer des postes de contrôle : En tant que Secrétaire Général du Parti (poste considéré comme mineur), Staline contrôle les nominations. Étape 2 ; Créer des dualités fractionnelles : Il allie Zinoviev et Kamenev contre Trotski, puis les élimine à leur tour avec Boukharine.
Étape 3 ; Vider les institutions de leur substance: Le Politburo, le Soviet suprême, deviennent des coquilles vides entérinant ses décisions.
Le Coût Réel : Ce que cette stratégie fait payer au peuple
-Le Coût Économique de l’Instabilité Institutionnelle des études économétriques documentent précisément ce coût : -1,5 à -3 points de PIB : Impact moyen d’une instabilité institutionnelle prolongée dans les économies émergentes d’Afrique subsaharienne (Banque Mondiale, 2022)
-Fuite des capitaux : Chaque épisode de crise politique augmente de 23% le risque pays perçu par les investisseurs dans les économies de la CEDEAO • Blocage des réformes : Paralysie parlementaire = impossibilité de voter des lois sociales (code du travail, couverture maladie universelle, financement de l’agriculture) .
Le Paradoxe de la politique identitaire comme substitut au programme le combat partisan comme écran : lorsqu’un acteur politique ne peut pas se prévaloir d’un bilan économique ou social, il lui reste deux outils :
- L’ennemi intérieur désigner un adversaire systémique (le “système”, “les oligarques”, “l’ancien régime”)
- La crise institutionnelle créer un désordre suffisant pour que l’opinion oublie la question “qu’avez-vous fait pour nous ?” C’est exactement ce que Hitler opérait avec la “trahison de novembre”, Staline avec les “saboteurs trotskistes”, et ce que l’on retrouve dans tout discours qui substitue la dramaturgie institutionnelle au programme de gouvernance.
Les Garde-Fous Institutionnels du Sénégal la constitution sénégalaise de 2001 (révisée) prévoit plusieurs mécanismes anti-déstabilisation : La différence avec Weimar est ici fondamentale : la République de Weimar n’avait pas de cour constitutionnelle effective. Le Sénégal dispose du conseil constitutionnel comme verrou institutionnel.
En conclusion, l’histoire comme avertissement ce que les cas Hitler, Staline et leurs épigones nous enseignent, c’est une vérité invariante de la science politique : La déstabilisation institutionnelle n’est jamais un moyen de gouverner. C’est un aveu d’incapacité à gouverner. Un acteur politique qui, ayant échoué à l’exécutif, choisit de brûler la maison plutôt que de la rénover, révèle par cet acte même qu’il n’a jamais eu de projet pour ses concitoyens seulement un projet pour lui-même. Le Sénégal, démocratie multipartite stable depuis 1960, avec trois alternances politiques pacifiques au sommet de l’État, dispose de la mémoire institutionnelle et de la résilience civique nécessaires pour résister à ces tentatives. Le peuple sénégalais mérite un débat politique à la hauteur de ses souffrances réelles : l’emploi, la santé, l’éducation, la souveraineté alimentaire pas un théâtre de destruction institutionnelle au service d’une ambition personnelle.
SERGE MALOU
Enseignant Chercheur
Diploma Columbia University of New York
Teacher at the Department of Education (DOE) New York



