C’est fatigant de se battre contre le Pastef.
Fatigant et dangereux. Fatigant, parce qu’ennuyeux, plat, insipide : sans profondeur, sans grandeur, sans aucune forme d’élévation, en quoi que ce soit. Dangereux, parce que chaque coup porté retentit sur son porteur qui doit se surveiller afin de ne pas être infecté. En vérité, le Pastef ne sait pas que la confrontation politique repose sur l’intelligence, la stratégie et une adversité sans haine, car il ne goûte que les combats de caniveau, semblable à ce fou qui se vautre dans les ordures avant de se battre.
Comment se battre dans le caniveau sans se salir et salir son monde ? Comment se battre avec un fou qui ignore la tenue et la retenue ? Comment se battre de la sorte et garder respectabilité et dignité ?
Faute de pouvoir répondre à ces questions, beaucoup de compatriotes ont préféré garder leur distance de ce pugilat à l’allure d’une bagarre de singes dans une arène de singes ou tout le monde tombe, et ou quiconque se relève tombe à nouveau de plus en plus grimaçant et ressemblant à un singe.
Bien sûr, il y a un grand nombre qui refuse d’entrer dans l’arène par couardise ou par lâcheté. Il y en a aussi, comme toujours, d’autres qui font semblant de se battre, par pur intérêt ou par calcul, mais qui, en vérité, ne savent pas ce que se battre signifie.
Moi-même, j’avais décidé de déposer les armes et de garder le silence pour ne plus polémiquer avec l’engeance. Mais comment prendre ce risque plus grave encore de ne pas combattre ce feu dévorant qui emporte nos vertus ?
En occupant la primature, le patron de Pastef avait déclaré avoir trouvé ce pays au quatrième sous-sol.
Il pensait économie et finance en parlant ainsi, oubliant sa part de responsabilité dans ce recul qu’il dénonçait. La part de sa mauvaise langue, de son ignorance et de sa fausse conception de la politique. Car, pour lui, la politique c’est la haine, le mensonge, les accusations gratuites et la délation. Pour lui la politique c’est le feu, le sang et les saccages.
Or le sous-sol dans lequel se trouve ce pays n’est pas seulement financier et économique : il est aussi moral, intellectuel et spirituel. Car, en vérité, il s’agit d’une déchéance, d’une chute, d’une dangereuse dégringolade. Et le combat qu’il nous faut mener, ah ! La difficile reconquête qu’il nous faut accomplir…!
Il s’agit d’une entreprise titanesque. Pas seulement de neutraliser un adversaire extérieur, mais aussi un adversaire intérieur. Pas seulement de neutraliser l’autre, mais aussi de se neutraliser soi-même. Oui, il s’agit de combattre une certaine conception de la vie et du monde, une certaine conception de l’homme, de la nation, de l’État… Oui, c’est d’une remontée à la lumière qu’il s’agit, une résurgence, une renaissance, un repositionnement sur le droit chemin…
Aujourd’hui, « Saa Fitna » et ses ouailles disent que le pays est en pause.
Ils pensent sans doute à leur position perdue, à leur locomotive en panne et à la fracture du pouvoir qu’ils ont tant convoité, et qu’ils ont mis en lambeaux dès leur élection, du fait de leurs mauvais comportements : la primature qui concurrence la présidence – poussant des ministres et des directeurs à tutoyer le président de la République, le législatif qui s’oppose à l’exécutif, le président de l’Assemblée nationale qui se prend pour Spider-Man et le président de la République qui le traite de « Saa Fitna », comme pour souligner sa négativité.
Ils disent que le pays est en pause, parce que le slogan fétiche (Diomaye mooy Sonko/Sonko mooy Diomaye) tant scandé n’a pas fonctionné, parce que la ruse du patron de Pastef d’être le patron du président de la République n’est pas passée, parce que le duo a tout naturellement éclaté. Et le troupeau de se ruer sur celui qu’il s’est désigné comme traître, pour brouter la couronne d’herbe que le maître-berger avait posée sur sa tête afin de se le soumettre.
Mais cette colère moutonnière est la meilleure défense du président de la République, sa meilleure armure et la preuve manifeste qu’il s’est affranchi de l’emprise du Pastef. Car les moutons sont de mauvais compagnons et de mauvais conseillers, surtout pour celui qui a en charge le destin d’un peuple, et qui doit assumer ses pleines et entières responsabilités. Alors surtout pas de demi-mesure, pas de sensibleries, pas de camaraderie sur le dos du peuple : seul importe l’avenir de ce pays et le total bien-être de ses populations.
Hélas, les porteurs de cornes, il n’y en a plus seulement chez Pastef ! On en trouve maintenant dans presque toutes les formations politiques, dans tous les groupes sociaux, dans tous les corps de métiers, et de plus en plus nombreux, comme s’il s’agissait d’une épidémie, Dieu nous en préserve.
Bref, ils disent que le pays est en pause pour se donner bonne conscience. Ils oublient ou bien font semblant d’oublier que la pause, ou plus exactement l’arrêt de ce pays, a sonné avec l’entrée de Pastef en politique. Bien sûr qu’elle a été préparée par notre insouciance à tous durant plusieurs décennies : on a vu venir, on a laissé venir !
Oui, ce pays est à l’arrêt depuis l’avènement du «gatsa-gatsa».
Il a ensuite dégringolé comme jamais. Laissons défiler le film des évènements : Insultes intempestives, vulgarités outrancières, mensonges en boucle, boutiques, essencerie et édifices publics attaqués, université mise en feu, domiciles incendiés, jet de grenade lacrymogène dans un car de transport en commun, etc. Sans oublier les folles déclarations du chef de l’opposition de l’époque et prophète du « gatsa-gatsa » : « Si vous (la jeunesse) attaquez leur domicile, vous y trouverez des milliards cachés », « Chaque citoyen qui tombe sur le champ de bataille, c’est une pression de plus sur le pouvoir… », « Quiconque meurt, sa mère enfantera à nouveau… » Non plus celles du Premier ministre « super fort » : « Si je demande au ministre de la Justice de poursuivre quelqu’un, il le fait… », « Si le président n’en peut plus, il n’a qu’à me laisser gouverner … », « Il y a une grande part de la dette contractée par l’ancien régime qui est cachée… » Avec la rupture au sommet et la conversion du Premier ministre devenu moins fort en président de l’Assemblée nationale, le parlement s’est ravalé encore plus. Et les parlementaires se sont vu pousser des griffes plus longues, des crocs plus acérés et des langues fourchues : ils sont entrés dans une compétition de vulgarité, de méchanceté et de bêtise, où chacun se veut le plus fou, le plus démoniaque ou le meilleur pitre.
Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi ? Que faire maintenant ? Comment le faire ? Avec qui ?
Chers compatriotes : nous avons chaviré le Joola, gardons-nous de chavirer la pirogue Sénégal.
Abdou Khadre GAYE
Écrivain, président de l’EMAD




