Longtemps considérée comme une zone périphérique en plein essor, la commune de Malika est aujourd’hui l’un des symboles les plus frappants des dérèglements environnementaux que connaît la banlieue dakaroise. Coincée entre un dépotoir géant, un lac devenu envahissant et un littoral affaibli, la commune subit une pression écologique sans précédent.
- *Mbeubeuss: une bombe écologique à ciel ouvert
*La proximité du dépotoir de Mbeubeuss constitue la première menace. Véritable volcan de déchets en activité permanente, il libère continuellement dans l’air, les sols et la nappe des substances toxiques d’une extrême nocivité. Cette pollution diffuse et durable empoisonne non seulement les riverains mais détruit également les terres agricoles et les zones humides qui faisaient autrefois la richesse écologique de Malika.
- *Le lac Wouye déborde et asphyxie l’économie locale
*À cette situation critique s’ajoute la montée incontrôlée du lac Wouye. Gonflé par les eaux de ruissellement provenant de plusieurs communes de la banlieue lors des fortes pluies, le lac a littéralement avalé ses rives, notamment à l’Est et au Nord.
Des champs fertiles ont disparu, emportant avec eux une économie agricole entière et plongeant des centaines de familles dans la précarité.
Le dispositif de gestion du lac est aujourd’hui dépassé. La pompe chargée d’évacuer l’excès d’eau vers la mer est à l’arrêt depuis des mois, faute de maintenance. Résultat : les eaux stagnent, les inondations s’aggravent, et les terres continuent de se dégrader.
Dans ce contexte déjà fragile, les travaux de terrassement en cours dans la partie ouest du lac Wouye soulèvent une question majeure : celle du respect du domaine public lacustre. L’emprise légale de 25 mètres qui borde le lac doit être strictement préservée. Cette bande joue un rôle essentiel dans la protection des écosystèmes et constitue une zone tampon naturelle face aux risques de débordement. À terme, elle pourrait même être aménagée en corniche verte au bénéfice des populations de Malika, tout en contribuant à la restauration du paysage et à une meilleure gestion des abords du plan d’eau.
- *L’érosion côtière accentuée par la disparition des protections naturelles
*Malika fait également face à l’avancée progressive de la mer. Ce phénomène, en grande partie lié aux changements climatiques, est localement amplifié par les séquelles de l’exploitation intensive du sable marin qui s’est poursuivie pendant près de vingt ans dans la zone. Même si cette carrière a été fermée sur décision de feu le ministre de l’Environnement, monsieur Djibo Leyti Ka en 2007, les dégâts restent visibles et profonds.
À ce tableau déjà préoccupant s’ajoute le déboisement progressif de la bande de filaos, conséquence directe de l’absence de conscience écologique et d’une pression foncière de plus en plus forte. Peu à peu, cet espace autrefois protégé a été grignoté, affaibli, puis en grande partie détruit, au profit d’occupations humaines non réglementées et d’activités incompatibles avec la préservation du littoral.
Pourtant, cette ceinture verte ne relevait pas du hasard. Mise en place dès 1948, puis renforcée en 1979 à travers l’opération « Sahel Vert », la bande de filaos remplissait une fonction écologique essentielle. Elle constituait une barrière naturelle contre l’avancée des dunes, stabilisait les sols et protégeait la côte contre l’érosion éolienne et marine. Elle jouait également un rôle important dans la régulation du microclimat local et la préservation de certains écosystèmes.
Sa disparition progressive a aujourd’hui laissé la commune de Malika presque sans défense face aux vents violents, à l’avancée de la mer et à la dégradation continue du littoral. Les sols deviennent plus vulnérables, les infrastructures plus exposées, et les populations riveraines davantage confrontées aux risques d’ensablement et d’inondation côtière.
Cette situation illustre une fois de plus les conséquences d’une gestion non durable des espaces naturels et pose avec acuité la question de la reforestation, de la protection des zones sensibles et du contrôle effectif de l’occupation du domaine public.
- Urbanisation non maîtrisée et occupation des zones interdites
Dans ce contexte déjà très contraignant, l’urbanisation anarchique vient renforcer la fragilité du territoire. Faute de planification rigoureuse et d’application effective des règles d’aménagement, des zones pourtant classées non aedificandi, telles que « Sakuma » et « Gouye Demba Dia », connues pour leur forte humidité, leur instabilité des sols ou leur sensibilité écologique, ont été progressivement occupées par des habitations et des installations informelles.
Cette dynamique d’occupation incontrôlée s’explique en partie par la pression démographique, le manque d’alternatives foncières accessibles et l’insuffisance de mécanismes de contrôle et de sensibilisation. Elle expose directement les populations à divers aléas, notamment les inondations récurrentes, la stagnation des eaux, l’insalubrité et les risques sanitaires associés.
Par ailleurs, cette situation compromet sérieusement toute tentative de restauration écologique ou de réhabilitation de ces espaces. La disparition progressive des zones tampons naturelles, qui jouaient un rôle essentiel dans l’absorption des eaux et la régulation des écosystèmes locaux, réduit les capacités de résilience du territoire face aux changements climatiques. À terme, c’est l’équilibre environnemental de toute la zone qui se trouve menacé, rendant les interventions futures plus complexes, plus coûteuses et moins efficaces.
- Le solaire, une piste crédible pour la gestion des eaux
Parmi les solutions durables envisagées, le recours à l’énergie solaire pour alimenter la pompe de drainage du lac Wouye, après sa réparation, apparaît comme une alternative pertinente au gasoil. Plus économique, moins polluante et mieux adaptée au contexte local, cette option permettrait d’assurer un fonctionnement continu de la pompe, de réduire les coûts d’exploitation et d’améliorer la régulation du niveau de l’eau. Une menace directe sur l’avenir écologique et urbain de Malika.
- Un avenir menacé si rien n’est fait
Pour une commune en pleine expansion démographique, les conséquences de cette dégradation environnementale sont particulièrement lourdes. De vastes surfaces ont déjà été perdues, à l’image de la zone occupée par la décharge de Mbeubess, qui a à elle seule englouti près de 115 hectares. À cela s’ajoutent l’aggravation des problèmes de santé publique, la disparition des activités agricoles et une détérioration générale du cadre de vie des populations.
À terme, c’est tout le potentiel de développement durable de Malika qui se trouve menacé, tant sur le plan environnemental qu’économique et social.
- Urgence d’une réponse globale
Face à l’ampleur du désastre, seule une réponse coordonnée et ambitieuse peut inverser la tendance :
-Reboisement massif de la bande côtière et restauration écologique des zones vulnérables ;
-Transition vers un système de drainage solaire, fiable et durable ;
-Lutte ferme contre l’occupation anarchique du domaine public ;
-Gestion rationnelle des déchets, notamment à travers le renforcement du projet de Promotion de la Gestion intégrée et de l’Économie des Déchets Solides au Sénégal (PROMOGED).
Au-delà du seul cas de Malika, cette situation sonne comme un avertissement pour toutes les zones périurbaines sénégalaises confrontées aux mêmes pressions climatiques, foncières et urbanistiques.
Libasse Sow-Économiste



