Il est des moments dans l’histoire d’une nation où les masques tombent, où les grandes figures supposées de la conscience collective se révèlent être de simples figurants dans le théâtre des vanités. Le Sénégal contemporain, embourbé dans des débats médiatiques creux et des proclamations de vertu sur commande, offre le triste spectacle d’un pays où certains imams jouent les juges de la morale publique, pendant que certains professeurs d’université se prennent pour des oracles omniscients. Deux extrêmes d’un même égarement : celui de croire que la posture remplace la profondeur.
L’imam qui devrait guider les âmes, élever les consciences, consoler les cœurs et rappeler l’essentiel devient parfois un acteur politique à peine voilé, un chroniqueur déguisé en prédicateur, un faiseur d’opinion se croyant missionné pour imposer sa lecture unique de la foi. La foi musulmane, dans sa sagesse, est fondée sur la sincérité, la discrétion, la miséricorde. Mais ici, la piété se crie sur les plateaux, se poste sur Facebook, s’achète dans les conférences de presse. Ils ne sont plus des bergers spirituels, mais des gendarmes culturels, obsédés par la tenue des femmes, le contenu des clips, ou la silhouette des danseuses. Pendant ce temps, ils détournent pudiquement le regard des vrais délinquants : ceux qui pillent l’argent public, qui volent des terres, qui trahissent les générations futures.
Face à eux, l’autre extrémité du spectre : ces professeurs de faculté, bardés de titres ronflants, qui aiment répéter à l’envi leur grade comme si l’on était encore à Versailles. Ils n’enseignent plus ; ils pontifient. Ils ne dialoguent plus ; ils dominent. Ils n’écrivent presque rien, mais parlent de tout. L’un est professeur assimilé, l’autre exceptionnel, et un troisième émérite – mais aucun ne semble capable de s’asseoir humblement pour écouter, lire, apprendre encore. Le véritable intellectuel, disait Michel Foucault, est celui qui dérange les certitudes, pas celui qui les installe. Ces messieurs confondent l’université avec le confessionnal, la science avec le statut, l’idée avec l’ego.
Et pourtant, le pays est malade. Malade de ses débats frelatés. Malade de ses autorités sans autorité morale. Malade de ses faux modèles. Malade de cette intelligentsia qui croit que la connaissance confère un droit divin à mépriser les masses, et de ces religieux qui pensent que Dieu leur a donné la clé du jugement dernier. Entre eux, le peuple s’égare, étouffé par tant de vacarme vide.
Le mal est profond car il est enraciné dans la structure même de notre vie publique. On a troqué la rigueur contre la notoriété. On préfère l’apparence au fond. On adore le verbe, on méprise l’action. L’humilité est vue comme faiblesse, la nuance comme trahison. Le respect du silence et du doute, si cher à Confucius et Kocc Barma, est balayé par le tintamarre des certitudes hurlées.
Le Sénégal ne manque pas d’intelligence, il manque d’éthique. Il ne manque pas de science, il manque de conscience. Il ne manque pas d’écoles, il manque de maîtres. Il ne manque pas de religion, il manque de spiritualité. Il ne manque pas de grades, il manque de grandeur.
Ce pays n’a pas besoin de maîtres arrogants ni de prêcheurs incendiaires. Il a besoin d’hommes et de femmes debout, modestes, lucides, capables de dire : « Je ne sais pas », ou encore : « Ce n’est pas à moi de juger ». Il a besoin de ceux qui cherchent, non de ceux qui imposent. De ceux qui éclairent, non de ceux qui aveuglent.
Les vrais bâtisseurs de nations sont ceux qui parlent peu, mais agissent avec droiture. Le reste n’est que théâtre, et le rideau commence à tomber.
Vieux Macoumba Mbodj, Sociologue



