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Entretien avec Fambeye Antigone Diop…: «La société civile doit rester debout et assumer son rôle avec courage»

ENTRETIEN | FAMBEYE ANTIGONE DIOP, COORDONNATRICE DU MOUVEMENT «RAPPEL À L’ORDRE»

Après avoir évoqué, dans la première partie de cet entretien, son interpellation lors de la manifestation contre la révision constitutionnelle et sa lecture de la situation politique, Fambeye Antigone Diop revient sur l’indépendance de son mouvement, son combat en faveur des détenus qu’elle estime arbitrairement privés de liberté, sa vision des droits humains, son engagement pour les droits des femmes, son soutien à la candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général de l’ONU ainsi que le rôle qu’elle assigne à la société civile dans le Sénégal d’aujourd’hui.

En Relief : Votre mouvement se présente comme une organisation de la société civile indépendante. Comment garantissez-vous cette indépendance ?

Fambeye Antigone Diop : Notre indépendance repose avant tout sur nos principes fondateurs : la neutralité politique, la transparence dans notre fonctionnement et l’autonomie de nos prises de position. Nous ne recevons aucune directive d’un parti politique. Nos positions sont exclusivement guidées par l’intérêt général, la défense de l’État de droit et des citoyens. Nous nous appuyons sur des valeurs, non sur des agendas partisans.

Vos détracteurs vous accusent parfois d’être proche de l’opposition. Cette étiquette vous dérange-t-elle ?

Cette étiquette ne me dérange pas, parce qu’elle ne reflète pas la réalité. Ceux qui me qualifient aujourd’hui de proche de l’opposition tenaient un discours totalement différent lorsqu’ils étaient eux-mêmes dans l’opposition. À l’époque, le régime en place me présentait déjà comme proche de Pastef. Aujourd’hui, d’autres reprennent le même procédé. Cela démontre une chose : ma constance.

Une société civile ne peut pas être partisane. Elle joue un rôle de médiateur entre les institutions et le peuple, un rôle d’arbitre, d’alerte et de veille. Si, parfois, elle donne l’impression d’être du côté de l’opposition, c’est simplement parce qu’elle remplit sa mission de dénoncer les dérives, d’où qu’elles viennent.

Nous évoluons aujourd’hui dans un contexte marqué par la désinformation. Beaucoup hésitent à prendre la parole par crainte d’être livrés à la vindicte populaire ou assimilés à un camp politique. Pour ma part, cela ne me fait pas fléchir. Se taire reviendrait à devenir complice de l’affaiblissement de notre démocratie.

La société civile doit rester debout et assumer son rôle avec courage. L’attitude de Babacar Bâ lors du débat sur la révision constitutionnelle constitue, à mes yeux, un acte citoyen à la hauteur des enjeux.

Depuis plusieurs mois, vous plaidez pour la libération de certaines personnalités détenues. Pourquoi ce combat est-il devenu une priorité ?

Parce qu’il touche à l’essentiel : la liberté, la justice et la dignité humaine. Je tiens d’ailleurs à préciser que je ne connaissais pas ces personnes avant leur détention et que je n’ai jamais collaboré avec elles. Mon engagement n’est donc ni personnel ni politique ; il est fondé sur des principes.

Lorsque je me rends en prison et que j’étudie certains dossiers, je constate parfois des dysfonctionnements : des détentions préventives qui se prolongent, une justice qui semble fonctionner à deux vitesses ou encore des situations médicales incompatibles avec le milieu carcéral. Dans ces conditions, je considère qu’il est de mon devoir d’agir.

C’est dans cet esprit que je me suis investie dans les dossiers de Farba Ngom et de Mame Binetou Diaby, en saisissant notamment le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Nous sommes favorables à la reddition des comptes, mais fermement opposés aux règlements de comptes.

Où en sont aujourd’hui ces dossiers ?

Certains ont connu des évolutions, voire abouti à des libérations. D’autres demeurent préoccupants, notamment ceux de Khadim Ba, Dane Sarr et Maodo Malick Mbaye. Nous poursuivons notre travail de veille, d’alerte et de plaidoyer afin que toutes les procédures respectent pleinement le droit.

Vous défendez régulièrement les droits humains. Pensez-vous que le Sénégal traverse un recul démocratique ?

Je parlerais plutôt de signaux d’alerte. Le Sénégal possède une solide tradition démocratique, mais certaines évolutions récentes suscitent de réelles inquiétudes.

Je le dis avec d’autant plus de responsabilité que j’avais placé beaucoup d’espoir dans l’alternance. Je pensais qu’avec l’arrivée de Pastef au pouvoir, nous ne revivrions plus certaines pratiques que nous avions combattues ensemble.

Aujourd’hui pourtant, nous constatons des chroniqueurs emprisonnés, des journalistes interpellés sur leur lieu de travail et des citoyens arrêtés pour avoir manifesté pacifiquement. Les événements du 29 juin ont constitué, à cet égard, un signal particulièrement préoccupant.

Je reste néanmoins convaincue que le Sénégal dispose des ressources nécessaires pour corriger ces dérives, réaffirmer l’État de droit et préserver ses acquis démocratiques.

Vous êtes également engagée pour les droits des femmes. Quels sont aujourd’hui les principaux combats de Voix de Femme Sénégal ?

Notre engagement est global. Nous luttons contre toutes les formes de violences faites aux femmes et plaidons pour leur autonomisation économique et sociale.

Nous défendons également des sujets sensibles mais essentiels, notamment l’accès à l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste. Nous demandons que le Sénégal respecte pleinement les engagements qu’il a librement souscrits à travers le Protocole de Maputo.

Notre objectif est de faire progresser les droits des femmes, de protéger leur dignité et de promouvoir une véritable égalité.

Vous avez publiquement soutenu la candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général de l’ONU. Pourquoi ?

Mon soutien repose avant tout sur la vision qu’il porte pour cette fonction. Il met l’accent sur la paix, la sécurité internationale et un multilatéralisme plus inclusif où chaque nation serait traitée avec une égale dignité.

À mes yeux, soutenir Macky Sall ne signifie pas seulement soutenir un homme. C’est soutenir une voix sénégalaise sur la scène mondiale, défendre l’Afrique et porter l’ambition d’un continent qui aspire à être davantage entendu dans la gouvernance internationale.

Ce soutien est-il compatible avec votre statut de responsable d’un mouvement citoyen indépendant ?

Oui. Il s’agit d’une prise de position personnelle sur une question internationale, qui reflète également la vision d’une nouvelle génération africaine estimant légitime de soutenir un candidat africain. L’indépendance n’exclut pas la liberté d’analyse. Ce soutien ne traduit aucune affiliation politique.

Quel regard portez-vous sur la gouvernance du président Bassirou Diomaye Faye après plus de deux ans au pouvoir ?

Comme toute gouvernance, elle doit être évaluée avec objectivité. Nous reconnaissons certaines avancées, mais nous demeurons vigilants sur le respect des libertés, la transparence et la gestion des priorités nationales. Notre responsabilité consiste à encourager ce qui va dans le bon sens et à dénoncer ce qui doit être corrigé.

Quel rôle la société civile doit-elle jouer dans le contexte actuel ?

Elle doit être un contre-pouvoir constructif. Elle doit veiller, alerter, proposer et servir de passerelle entre les citoyens et les institutions. Elle ne doit ni se substituer aux acteurs politiques ni garder le silence face aux dérives. J’aime dire qu’elle doit être le sapeur-pompier de la démocratie.

Quel message souhaitez-vous adresser aux Sénégalais, notamment à la jeunesse?

Je lance un appel à la responsabilité, à l’engagement et à l’espoir. Le Sénégal a toujours été une référence démocratique en Afrique et nous avons le devoir collectif de préserver cet héritage.

J’invite surtout la jeunesse à rester debout, consciente de son rôle et résolument tournée vers l’avenir. Elle doit incarner un leadership capable de transformer positivement notre société.

Les jeunes doivent s’engager pleinement dans les affaires de la cité. Car l’indifférence est le terreau des dérives. L’avenir du Sénégal ne se subira pas ; il se construira avec une jeunesse consciente, engagée et déterminée à défendre l’intérêt général. Les tensions passent, mais les conséquences des divisions peuvent durer. Restons unis autour de l’essentiel : l’avenir de notre pays.

Entretien réalisé par Abdou Latif NDIAYE pour En Relief 

 

 

 

 

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