Site icon DEVINFOS

Village de Pilote-Barre*: La hantise de la menace silencieuse de l’érosion côtière

REPORTAGE

Le village Gandiolais de «Pilote-Barre» fait partie des localités du département de Saint-Louis, les plus affectées par l’érosion côtière. Un terroir de la commune de Ndiébéne-Gandiole, qui abrite plus de 3000 âmes.

 Du fait de l’impossibilité de mettre en valeur de nombreuses parcelles maraîchères (due à la salinisation des terres cultivables), de développer l’élevage et la pêche fluviale dans cette zone, ses bras valides ont presque vidé les lieux pour aller chercher un emploi décent sous d’autres cieux plus cléments. Avec les projets d’ensablement de la plage de ce village, de dragage et de balisage de la brèche, mis en œuvre par l’Etat, l’espoir d’une vie meilleure renaît dans ce patelin…

                 Reportage de Mbagnick Kharachi Diagne (Journaliste Consultant)

Saint-Louis-Avec nos mains en visière sur nos yeux illuminés par les lustres éblouissants de la nature joviale de Pilote-Barre, nous admirons la beauté de ce village niché au cœur du Gandiolais. Ce samedi de juillet 2025, nous sommes exténués, après avoir bravé la chaleur et l’inconfort à bord de ces vieilles guimbardes qui roulent à tombeau ouvert, à une allure vertigineuse, pour faire la navette entre le Gandiolais et l’entrée du pont Faidherbe, du côté du faubourg de Sor.

A 12 h 30, nous quittons rapidement le village de Tassinère pour emprunter des sentiers escarpés, des pistes sinueuses, ellipsoïdales, qui doivent nous mener, selon certaines indications, vers Gopp (le Nord) ou Tank (le Sud) de Pilote-Barre. Ce terroir, par endroits, ressemble à une petite hêtraie. Sa strate est arborée et arbustive. Autour du village, certaines plantes bulbeuses, ressemblant à des colchiques, attirent les touristes.

Ici, les villageois, ostensiblement, sont de très bonne humeur et leurs yeux racontent le bonheur, malgré les problèmes environnementaux auxquels ils sont quotidiennement confrontés pour survivre. Ces derniers mènent une vie rustique.

Il est hors de question dans ce milieu d’être dérangé par l’impudeur des femmes aguichantes qui sèment la pluie et le beau temps dans les grands centres urbains. A Pilote-Barre, nos braves concitoyennes sont plutôt préoccupées à aller chercher de l’eau potable.

Ici, on ne sent pas la précarité de la vie. Tantôt, nous sommes impressionnés par de superbes villas et autres constructions futuristes appartenant à des sénégalais nantis, à des européens tombés sous le charme de cette belle localité. Ces maisons très vastes nous remplissent agréablement la vue. Elles sont délimitées par des troncs d’eucalyptus très géants, hauts comme des piliers de cathédrale. Ces grandes concessions sont aménagées de telle sorte, qu’une fois à l’intérieur, le visiteur se croirait dans un paradis terrestre.

Nos premières interlocutrices, Dieynaba Faly Diop, 37 ans et Rokhaya Gaye, 42 ans, visiblement contentes, rendent hommage au nouveau maire de Ndiébéne-Gandiole, Pape Ndiaga Fall, « qui nous envoie régulièrement des camions citernes pour nous alimenter en eau potable, aujourd’hui, nous avons un volume d’eau important qui nous permettra de tenir pendant au moins deux jours ».

Birane Gaye est un septuagénaire qui est resté profondément marqué par la disparition en haute mer d’un de ses enfants qui tentait de rallier les côtes espagnoles à bord d’une pirogue. Depuis six ans, il ne l’a plus revu.

Son témoignage en dit long sur le chagrin qui ronge le cœur de ces nombreux pères de famille de ce village, qui ont perdu au fond de l’océan, leurs enfants. Ces derniers avaient fini par être des candidats malheureux de l’émigration clandestine.

Selon Aldiouma Sène, un autre vieux pêcheur « cuisiné » vers Tassinère, « les jeunes de Pilote-Barre ne pouvaient plus supporter le chômage, l’oisiveté, le désœuvrement, à cause de la salinisation des terres et du fleuve, ils n’avaient plus la possibilité de pêcher ou de cultiver, nous arrivons à survivre grâce à l’argent que certains d’entre eux, qui sont parvenus à s’installer en Espagne, nous envoient régulièrement ».

D’autres jeunes du village sont obligés d’aller mener des campagnes de pêche en Casamance, à Joal, Kayar, en Guinée-Bissau, en Guinée-Conakry, pour envoyer constamment de l’argent aux familles restées à Pilote-Barre.

 

————————————————————————————————————————————

       La brèche se rétrécit

L’ouverture d’une brèche dans la bande de sable de la Langue de Barbarie à Saint Louis (Sénégal) en 2003 a eu des conséquences sur l’étendue du bief fleuve-mer du Gandiolais. En effet, le village de Pilote-Barre et autres localités situées en face de la brèche, sont devenues très vulnérables à l’action des vagues dévastatrices de la Grande Côte.

 Selon Abdoulaye Siny Diop, 62 ans, frère du chef de village de Pilote-Barre, Ismaïla Diop, la décision d’une protection douce par ensablement, qui a été prise par les autorités sénégalaises, pour protéger ce village des risques d’érosion et de submersion marine, a donné des résultats satisfaisants.

Le projet de dragage et de balisage de la brèche, a-t-il précisé, « mis en œuvre par l’Etat, nous a un peu soulagé, aujourd’hui cette brèche s’étend sur 3 kms de large, alors qu’en 2017/2018, elle avait dépassé 7 kms de large, nous avons l’impression également que cette brèche se rétrécit toute seule et naturellement ».

Les services de l’Etat, a-t-il rappelé, avaient creusé ce canal de délestage au niveau de l’embouchure du fleuve Sénégal, pour permettre l’écoulement rapide des eaux d’inondation qui avaient fortement menacé en 2003 (sous le régime de Me Wade) la ville de Saint-Louis pendant les crues.

Quelques années plus-tard, a-t-il fait savoir, la brèche est passée de 4 mètres de large à plus de 7 kms, « l’eau du fleuve, exposée à l’action de la houle, était devenue très salée, plus de vingt maisons se sont effondrées à cause de l’érosion côtière, on n’arrivait plus à exploiter nos parcelles maraîchères, à capturer des poissons d’eau douce et nos jeunes ont fini par emprunter le chemin mortel de l’émigration clandestine ».

Et, du fait de cette submersion marine, les villages de Doune Baba Dieye, de Tassinère-Gandiole et de Pilote-Barre, ne pouvaient pas faire face à l’action dévastatrice des vagues, « si Doune Baba Dieye a disparu, Tassinère et Pilote-Barre résistent encore, depuis quatre ans, nous arrivons à dormir, tout en veillant sur d’éventuels raz-de-marée ».

Vers 1974, raconte Abdoulaye Diop, « c’était l’abondance dans notre village, j’étais en classe de CM2, on avait beaucoup de poissons d’eau douce, de légumes, d’arbres fruitiers, de cocotiers, de goyaviers, on vivait dans un paradis terrestre, lorsque le président Senghor était venu nous voir, il nous avait demandé d’exprimer nos besoins, on lui fit savoir qu’on ne manquait de rien et qu’on n’avait aucun problème de survie, de nombreux gandiolais nous ont reprochés le fait de lui avoir servi cette réponse ».

 

—————————————————————————————————————————————–

     Une histoire de pilotage de bateau

Selon Abdoulaye Siny Diop, ce village existe avant les autres localités de Ndiébéne-Gandiole. A l’époque, des pêcheurs expérimentés, tels que Mafall Bateau (le premier à s’installer dans ce village), Gorgui Magatte Fall, Mame Masène Pathé Sène, Vieux Daouda Diagne et Mamadou Diallo, quittaient Sindoné (le sud de l’île) et Guet-Ndar, pour venir piloter des bateaux européens qui transportaient des marchandises, en vue de les aider à traverser l’embouchure. On les avait surnommés « les grands pilotes », parce qu’ils étaient capables de manœuvrer ces gros navires.

Ces derniers, a-t-il précisé, étaient aidés dans leur tâche par une autre équipe de pêcheurs, qui était chargée de baliser le chemin qui devait leur permettre de conduire ces bateaux jusqu’à la fin de la traversée de l’embouchure. Cette équipe était composée de Pape Assane, Malick Fall, Ameth Diagne, Pape Iba Diagne et Pape Oumar Diop.

Poursuivant, Abdoulaye Siny Diop a souligné que Pilote vient de Pilotage, le terme Barre renvoie au Gouvernail d’un bateau. Tous ces pêcheurs ont fini par s’installer dans ce village, avant de lui donner le nom de Pilote-Barre.

Parlant de l’origine du phare qui surplombe le village, M. Diop a rappelé  qu’il y avait un système de signalisation en bois, qui orientait les bateaux de telle sorte qu’ils puissent éviter d’échouer sur les bancs de sable. Ce phare en bois a été finalement remplacé par un phare très moderne de 37 mètres de long, « jusqu’à présent, il clignote, nuit et jour ».

Il a été installé dans ce village par les européens. Ce phare constitue l’identité de cette localité. Il attire chaque année des milliers de touristes qui viennent l’admirer et le photographier. C’est un monument historique aménagé dans un site touristique. Certains villageois sont allés jusqu’à dire que cet ouvrage est un porte-bonheur.

 FIN

 

 

Quitter la version mobile