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Transhumance politique au Sénégal: quand les convictions changent de prairie

Tribune

Au Sénégal, la transhumance n’est plus seulement une réalité pastorale. Elle est devenue, au fil des alternances et des recompositions politiques, une pratique presque familière de la vie publique. Le terme, emprunté au monde de l’élevage, désigne le déplacement du bétail à la recherche de pâturages plus verdoyants et de points d’eau. Transposé à la politique, il décrit ces responsables qui quittent une formation pour une autre, souvent au gré des rapports de force, des opportunités et surtout des perspectives d’accès au pouvoir.

Le phénomène n’est pas nouveau. Il traverse l’histoire politique récente du Sénégal et a survécu aux alternances, aux changements de majorité et aux recompositions successives de l’espace politique. Ce qui interpelle aujourd’hui n’est donc pas l’existence de changements d’allégeance en tant que telle. En démocratie, un citoyen, un militant ou un responsable politique reste libre de modifier ses convictions et ses engagements. Ce qui pose problème, c’est lorsque cette mobilité devient un véritable marché politique, où les convictions semblent céder la place aux avantages attendus.

Quand la politique devient une quête de prébendes

La transhumance politique heurte d’abord une certaine conception de l’éthique publique. Elle donne parfois l’impression que la politique n’est plus perçue comme un moyen de servir la collectivité, mais comme une voie d’accès aux ressources, aux responsabilités et aux privilèges liés à l’exercice du pouvoir.

Certains parcours politiques donnent malheureusement le sentiment que l’itinéraire idéologique importe moins que la destination. Hier dans l’opposition, aujourd’hui dans la majorité ; hier critique virulent du régime, aujourd’hui défenseur zélé de celui-ci. Et demain, peut-être, nouveau changement de cap si les vents politiques deviennent moins favorables.

Il faut toutefois éviter les amalgames. Tout changement de parti n’est pas nécessairement une transhumance. Il peut être le résultat d’une rupture idéologique réelle, d’un désaccord de fond ou d’une évolution personnelle parfaitement légitime. La transhumance devient problématique lorsque le changement d’allégeance paraît directement corrélé à l’accès à un poste, à une nomination ou à un avantage matériel. C’est cette confusion entre engagement politique et recherche d’intérêts personnels qui finit par nourrir le cynisme des citoyens.

Le paradoxe des partis qui accueillent les transhumants

La responsabilité ne revient cependant pas uniquement à ceux qui transhument. Elle incombe également à ceux qui les accueillent. Les formations politiques qui dénoncent la transhumance lorsqu’elles sont dans l’opposition ne se privent pas toujours de récupérer, une fois au pouvoir, ceux qu’elles critiquaient hier. Le calcul est simple : un responsable politique connu est perçu comme un apport potentiel en termes de militants, de réseaux, d’électeurs ou d’influence locale.

Le nombre prend alors le dessus sur les principes.

On accueille un responsable non pas nécessairement pour ses compétences, son intégrité ou la pertinence de son projet politique, mais parce qu’il est supposé « apporter des voix ». La politique se transforme ainsi progressivement en une comptabilité électorale où la valeur d’un homme se mesure au nombre de personnes qu’il est capable de mobiliser.

Cette logique est dangereuse. Elle peut conduire à confier des responsabilités importantes à des personnalités dont le bilan, la compétence ou l’éthique mériteraient pourtant d’être examinés avec davantage de rigueur. Elle entretient également l’idée selon laquelle l’appartenance politique serait plus importante que la compétence et que la loyauté envers un parti pourrait être récompensée indépendamment de la qualité du service rendu à la collectivité.

Le multipartisme : une richesse devenue parfois inflation

Le Sénégal peut légitimement s’enorgueillir de son expérience démocratique et de son pluralisme politique. L’ouverture progressive du système politique et l’instauration du multipartisme intégral sous la présidence d’Abdou Diouf ont constitué une étape importante dans l’élargissement de l’espace démocratique.

Mais une liberté politique, comme toute liberté, peut produire des effets pervers lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une véritable culture démocratique.

L’inflation du nombre de partis politiques en est une illustration. La multiplication des formations, mouvements et coalitions n’a pas toujours correspondu à une multiplication des projets de société. Dans certains cas, elle semble plutôt avoir contribué à la fragmentation de l’espace politique.

Le phénomène est d’autant plus préoccupant lorsque de petites formations deviennent des structures de négociation avec les grandes coalitions. Leur poids électoral peut être limité, mais leur positionnement devient une monnaie d’échange dans les recompositions politiques. Certains responsables créent un mouvement, rejoignent une coalition, la quittent, puis en intègrent une autre. La logique militante laisse alors progressivement place à une logique de positionnement.

Les coalitions, refuge ou instrument politique ?

Les coalitions sont pourtant indispensables dans une démocratie pluraliste. Elles permettent à des formations partageant certaines orientations de travailler ensemble et d’éviter la dispersion des voix.

Mais elles deviennent problématiques lorsqu’elles ne reposent sur aucun socle programmatique durable. Une coalition ne devrait pas être simplement une addition de personnalités, de réseaux et de sigles. Elle devrait être une convergence autour d’un projet politique clairement défini, avec des engagements publics et des mécanismes de responsabilité. À défaut, la coalition risque de devenir un marché politique où chacun négocie sa place. La conséquence est particulièrement préoccupante pour les citoyens. À force de voir certains responsables changer de camp sans véritable explication idéologique, l’électeur finit par se demander si les discours de campagne ont réellement une valeur. Or une démocratie ne peut durablement fonctionner sans confiance.

La transhumance, symptôme plus que cause

Il serait toutefois réducteur de considérer la transhumance comme la seule maladie de notre système politique. Elle est davantage un symptôme d’un problème plus profond : la faiblesse de l’institutionnalisation des partis politiques.

Beaucoup de formations reposent encore fortement sur la personnalité d’un leader. Lorsque celui-ci disparaît de la scène politique, le parti peine parfois à survivre. Les structures internes, la formation des militants, la démocratie interne et la transmission générationnelle restent insuffisamment développées.

Dans un tel environnement, les carrières individuelles prennent facilement le dessus sur les projets collectifs. La solution ne consiste donc pas uniquement à condamner moralement les transhumants. Il faut également créer un environnement politique dans lequel les militants ont intérêt à rester fidèles à des convictions, et où les partis sont capables de construire des carrières politiques fondées sur le mérite, la compétence et l’engagement.

Vers une nouvelle éthique politique

Le Sénégal n’a peut-être pas besoin de moins de démocratie. Il a besoin davantage de démocratie de qualité.

Cela suppose notamment de renforcer la démocratie interne des partis, d’exiger davantage de transparence dans leur fonctionnement, de favoriser l’émergence de véritables projets de société et de renforcer la responsabilité des dirigeants devant les citoyens.

Les nominations aux responsabilités publiques devraient également obéir à des critères de compétence, d’intégrité et d’expérience. L’adhésion à une majorité politique ne devrait jamais constituer, à elle seule, un passeport pour accéder aux responsabilités de l’État.

Il faut surtout réhabiliter une idée simple : la politique est d’abord un engagement au service de la collectivité. Le Sénégal dispose d’une longue tradition de débat politique, d’engagement citoyen et de pluralisme. Cette richesse ne doit pas être diluée dans une compétition permanente pour les postes et les avantages.

Changer de prairie ou changer de conviction

La question mérite finalement d’être posée sans détour : lorsqu’un responsable politique change de camp, change-t-il réellement de convictions ou cherche-t-il simplement une prairie plus verte ? La différence est fondamentale. Une démocratie mature doit accepter les ruptures politiques, l’émergence de courant de pensée et même les recompositions. Elle doit en revanche être capable de distinguer le débat d’idées du simple opportunisme. Car lorsque les convictions deviennent négociables, lorsque les partis deviennent des véhicules de carrière et lorsque les coalitions se transforment en instruments d’accès aux prébendes, c’est la crédibilité même de la politique qui s’érode. La véritable alternance ne devrait donc pas être seulement celle des hommes et des partis au pouvoir. Elle devrait aussi être celle des pratiques.

Le Sénégal gagnerait à passer d’une politique fondée sur « qui peut m’apporter combien de voix ? » à une politique fondée sur « qui peut apporter quoi au pays ? ». C’est peut-être là que se trouve la frontière entre la politique comme carrière et la politique comme service public. Et si nous voulons préserver la confiance des citoyens dans nos institutions, il faudra bien, un jour, que la prairie politique cesse d’être l’objectif et redevienne simplement le terrain où l’on vient servir la collectivité.

Par Libasse Sow, Économiste

 

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