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Sursaut historique ou statu quo cosmétique? Le RASA choisit la refondation

Le Sénégal se trouve à un moment charnière de son histoire politique, marqué par une crise profonde de légitimité institutionnelle, une polarisation accrue de l’espace public, et une dépolitisation ou une désaffection progressive des citoyens vis-à-vis de la politique. Dans ce contexte, le Dialogue national récemment initié par les nouvelles autorités représente une opportunité rare, mais il ne saurait se limiter à une réforme technique des mécanismes électoraux. Pour être à la hauteur des attentes populaires et des défis systémiques, il doit viser une refondation politique intégrale.

C’est dans cette perspective que s’inscrit la contribution du Rapport Alternatif sur l’Afrique (RASA). Structure panafricaine indépendante portée par des institutions et des intellectuels de renom, le RASA entend repenser les cadres de gouvernance à partir de savoirs endogènes, de diagnostics rigoureux et d’aspirations citoyennes. Sollicité pour amender les Termes de Référence du Dialogue, le RASA propose une lecture critique et constructive visant à élargir la portée du processus, à le rendre plus inclusif, plus légitime, et résolument tourné vers une transformation systémique du contrat politique sénégalais.

Après avoir salué la décision du Chef de l’Etat d’initier un dialogue sur le système politique, le RASA, a mis d’abord en évidence, dans son analyse, les limites conceptuelles des TDR. Le système politique y est abordé de manière réductrice, principalement à travers le prisme électoral, alors qu’il devrait être compris comme l’ensemble des institutions, acteurs, normes, pratiques et représentations qui organisent l’exercice du pouvoir, la définition de l’intérêt général et la mise en œuvre des politiques publiques. Une telle approche doit nécessairement inclure les dimensions sociales, économiques, culturelles, environnementales et territoriales, ainsi que les formes de gouvernance informelles ou traditionnelles.

Le système politique sénégalais actuel est caractérisé par des dysfonctionnements profonds. Malgré les alternances démocratiques, les pratiques clientélistes, la centralisation du pouvoir, les violences politiques et la fragilisation de la cohésion sociale persistent. À cela s’ajoute une crise axiologique majeure : les repères collectifs sont flous, instrumentalisés, voire inversés, ce qui compromet la capacité des institutions à refléter les valeurs, les priorités et les aspirations de la société sénégalaise. Cette crise de sens trouve en partie ses racines dans l’héritage du système colonial, dont les logiques de domination, d’exclusion et de prédation continuent de structurer les rapports entre gouvernants et gouvernés.

Le RASA souligne également que le paysage politique est fragmenté et inefficace, dominé par une prolifération de partis sans réelle assise populaire ni démocratie interne. Ces partis deviennent souvent des instruments d’ascension personnelle, alimentant la transhumance et le clientélisme, au détriment de l’éthique et de l’intérêt général. Par ailleurs, le processus électoral reste opaque, sous-évalué et marqué par une faible participation citoyenne réelle, révélant un grave déficit de confiance envers les institutions démocratiques.

Face à ce constat, le RASA formule plusieurs propositions pour améliorer les Termes de Référence. Il plaide pour une redéfinition des objectifs du dialogue afin d’inclure, au-delà des élections, des questions aussi essentielles que la redéfinition des finalités du système politique, la construction d’une culture politique fondée sur l’éthique, la compétence et le service public, la reconnaissance des institutions sociales légitimes, et l’élaboration d’une vision partagée d’un État stratège au service de l’intérêt général.

De nouveaux résultats attendus sont proposés pour traduire concrètement ces objectifs. Parmi ceux-ci figurent l’élaboration d’un référentiel national enraciné dans les valeurs culturelles, la mise en place de critères de moralité et de compétence pour l’accès aux fonctions publiques, l’institutionnalisation de la gouvernance locale, ou encore la création de mécanismes permanents de concertation citoyenne.

Le RASA recommande aussi d’enrichir les thématiques du dialogue pour y intégrer la justice sociale, l’équité territoriale, la durabilité environnementale, la culture et l’information, ainsi que la formation du capital humain. La société civile, les autorités coutumières et religieuses, les organisations communautaires, les syndicats, les jeunes, les femmes et les personnes vivant avec un handicap doivent être pleinement associés au processus, dans une logique d’inclusivité réelle.

Pour garantir la légitimité et l’efficacité du dialogue, le RASA propose une méthodologie rigoureuse, articulée autour de plusieurs phases : un pré-dialogue sectoriel, une territorialisation du processus à travers des consultations régionales, communales et locales, un forum national représentatif des divers segments de la société, et des mécanismes transversaux de légitimation, de transparence et de participation numérique. Il insiste sur la nécessité d’adosser le dialogue aux acquis des Assises nationales de 2008 et de la CNRI de 2013, tout en les actualisant à l’aune des évolutions sociales, politiques et technologiques.

Enfin, la contribution se conclut par des propositions de réformes ambitieuses dans toutes les sphères institutionnelles. En matière politique, le RASA propose la création de nouvelles institutions de régulation, une meilleure représentativité des citoyens à la base, une refonte du système électoral (y compris l’expérimentation du vote électronique sécurisé), et une redéfinition du rôle des partis. Sur le plan social, il prône l’institutionnalisation des normes endogènes, la reconnaissance des savoirs locaux et la participation des autorités traditionnelles. Sur le plan économique, il recommande la création d’un Conseil national des intérêts stratégiques, une loi de programmation économique à portée constitutionnelle, et une intégration des objectifs de souveraineté dans les politiques publiques. Sur le plan environnemental, il appelle à un changement de paradigme en reconnaissant les droits des écosystèmes dans la Constitution et en ren​forçant l’ambition écologique des politiques nationales. Enfin, il propose de repenser la souveraineté budgétaire et monétaire pour mieux aligner les finances publiques sur les priorités nationales.

En somme, la contribution du RASA au Dialo​gue national sur le système politique invite à un sursaut historique. Elle propose un chemin de transformation profonde, ancré dans la souveraineté populaire, la justice sociale, la durabilité écologique et la légitimité endogène. Elle constitue un plaidoyer pour un nouvel État sénégalais, refondé sur ses propres valeurs et porté par la voix de toutes ses composantes.

PAR :

▪Dr Aliou Gori DIOUF

▪ M. Oumar BA

▪ M. Ibrahima Nour Eddine DIAGNE

▪ M. Boubacar DIALLO

▪ M. Coumba Ndoffène DIOUF

▪ Dr Cissé KANE

▪ M. Elimane Haby KANE

▪ M. Fatoumata Sissi NGOM

▪ M. Amadou Moctar NDIAYE

▪ M. Ismaïla NDIAYE

▪ Prof Olivier SAGNA

▪ M. Mouhamadou Moustapha SECK

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