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Sénégal: le Prix d’un Mot…

Comment une phrase mal choisie aurait coûté au pays 4,7 milliards de dollars d’investissements- (Par Dr Cheikh Niang)

 Un mot peut valoir des milliards. Le Sénégal vient d’en faire l’amère expérience, et la facture, elle, ne plaisante pas.

En 2023, les investisseurs étrangers injectaient 4,79 milliards de dollars dans le pays. En 2025, ce chiffre est tombé à 37 millions. Une chute de 98,9%. Presque à zéro. À ce niveau-là, on ne parle plus de ralentissement, on parle d’un robinet qu’on a fermé et dont on a ensuite égaré la clé.

Une partie de cette baisse était prévisible et n’a rien de scandaleux : les grands projets gaziers et pétroliers, Sangomar et Grand Tortue Ahmeyim, ont achevé leur phase de construction en 2024 et sont entrés en production. Mécaniquement, les besoins en capitaux étrangers pour bâtir ces infrastructures ont disparu, comme s’éteint le chantier une fois l’immeuble livré. Ce phénomène, à lui seul, explique une partie du recul.

Mais il n’explique pas tout. Une chute de 98,9%, qui ramène les flux à un niveau quasi nul, dépasse largement ce que la seule fin d’un cycle d’investissement pétrolier aurait dû produire. Le reste de l’histoire, celui qui transforme un ralentissement attendu en effondrement brutal, est le prix d’un discours.

Une phrase qui a tout changé

Tout est parti d’un mot : «falsifications». C’est ainsi que le Premier ministre a qualifié les écarts constatés sur la dette publique. Un mot fort, qui marque les esprits en conférence de presse. Sauf qu’en matière de crédibilité financière, marquer les esprits des investisseurs n’est jamais gratuit.

Problème : ce n’est pas ce que dit le rapport officiel de la Cour des comptes. Ce document, nettement plus mesuré, parle d’anomalies, d’écarts de méthode, de limites dans le périmètre des chiffres. Nulle part il n’établit une fraude organisée. Autrement dit, on a commandé un rapport d’expertise comptable et on en a fait un aveu de culpabilité qu’il ne contenait pas.

La différence entre les deux mots peut sembler anecdotique. Elle ne l’est pas. Pour un investisseur à New York, Londres ou Dubaï, « falsification » ne veut dire qu’une chose : on ne peut pas faire confiance aux chiffres de ce pays. Et le plus étonnant, c’est que cette accusation n’est pas venue d’un rival ou d’un partenaire mécontent : elle est venue du gouvernement lui-même, parlant de son propre bilan. C’est un peu comme si un élève, plutôt que de laisser le jury évaluer sa copie, se levait en plein examen pour crier qu’il a triché : personne n’a le temps de vérifier, tout le monde retient simplement l’aveu.

Ce simple mot a suffi à faire fuir les capitaux et à faire grimper le coût de la dette, bien au-delà de ce que le seul essoufflement naturel des investissements pétroliers laissait présager. Les agences de notation ont dégradé le pays, les marchés ont sanctionné. Un an après, la facture est là : plus personne n’investit, et le seul argent qui circule encore est celui qui était déjà coincé sur place.

Le mirage des chiffres qui montent

Voici où l’histoire devient troublante. Si les nouveaux investissements se sont taris, le stock total d’argent étranger au Sénégal, lui, a augmenté : +21% en un an, pour atteindre près de 25 milliards de dollars.

De quoi parle-t-on vraiment ? Pas de nouvel argent qui arrive. Il s’agit des profits des grands projets gaziers, désormais en production, qui restent sur place pour financer l’exploitation courante plutôt que de repartir vers les sièges sociaux à l’étranger. Un peu comme un locataire qui, faute de trouver mieux sur le marché, préfère repeindre son salon plutôt que déménager : il investit là où il est déjà, non par enthousiasme pour le quartier, mais parce que c’est simplement plus pratique.

En clair : ce n’est pas de la confiance retrouvée. C’est de l’argent qui était déjà là et qui reste, faute de meilleure destination. Le stock gonfle, mais aucun investisseur nouveau ne fait le choix du Sénégal. Le tableau paraît flatteur sur le papier. Il cache en réalité un désert d’investissements neufs, à l’image d’un compte en banque qui grossit uniquement grâce aux intérêts accumulés, alors que son titulaire a cessé d’y déposer le moindre centime depuis des mois.

Bons élèves sur le papier, oubliés dans les faits

Le plus frustrant, c’est que le Sénégal n’est pas mauvais élève sur tout. Le dernier classement mondial de la Banque mondiale sur le climat des affaires lui accorde de bonnes notes : 71 sur 100 pour le droit du travail, 66 sur 100 pour l’accès au crédit. Sur le papier, c’est presque un bon bulletin scolaire.

Mais à quoi servent de bonnes règles si personne ne vous fait confiance ? On peut avoir le règlement de copropriété le plus rigoureux du quartier, si les voisins pensent que les comptes ont été trafiqués, personne ne viendra investir dans les parties communes. La démonstration est cruelle, mais limpide : un bon classement administratif ne rassure aucun investisseur si la parole de l’État, elle, est mise en doute. Les bonnes notes de conduite ne remplacent jamais la confiance perdue.

Le verdict

Le constat est sans appel. Oui, une partie du recul des investissements étrangers était inscrite dans le calendrier des projets pétroliers depuis longtemps. Mais le Sénégal a transformé un ajustement attendu en débâcle en perdant, en un an, la quasi-totalité de ses nouveaux investisseurs étrangers hors hydrocarbures. Ce n’est pas parce que le pays manquait d’atouts — il en a, et pas des moindres — mais parce qu’un mot mal pesé a suffi à faire douter le monde entier de la fiabilité de ses chiffres.

Le stock d’IDE continue d’augmenter, mais c’est un trompe-l’œil : une façade repeinte de fraîche date sur un immeuble dont plus personne ne veut acheter les étages. Ce sont des profits captifs, pas de nouveaux paris sur l’avenir du pays. Tant que la confiance ne sera pas restaurée, aucune statistique flatteuse ne pourra masquer cette réalité brute : les investisseurs ont voté avec leurs pieds, et ils sont partis sans laisser d’adresse.

Dr Cheikh NIANG, CFA — Expert en Finance

 

 

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