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2029 – gagner, même quand le pays perd: Réflexion sur la mentalité de supporter et la crise citoyenne au Sénégal.

À mesure que l’horizon de 2029 se rapproche, une question semble s’imposer dans le débat public : qui va gagner ? Cette interrogation, en apparence naturelle dans une démocratie, mérite pourtant d’être examinée de plus près. Car derrière sa banalité se cache peut-être le symptôme d’un déséquilibre plus profond. Ce qui domine aujourd’hui, ce n’est pas seulement une compétition politique normale, mais une manière particulière de penser la politique elle-même. Une manière qui tend à la réduire à un affrontement de camps, où l’essentiel n’est plus la transformation du pays, mais la victoire.

Pour comprendre ce qui bloque aujourd’hui le Sénégal, il faut accepter de déplacer le regard. Le problème n’est pas seulement institutionnel, ni uniquement politique. Il est plus profond. Il tient à une manière de penser, presque invisible parce qu’elle est devenue normale. Une manière de se positionner face au monde, face aux autres, face au pouvoir. Cette manière de penser peut être résumée simplement : la mentalité de supporter.

Ce concept n’est pas une formule. C’est une clé de lecture. Une fois qu’on l’a compris, beaucoup de choses deviennent soudainement évidentes.

Une mentalité simple : appartenir et gagner

Dans un stade, le rôle du supporter est clair. Il choisit une équipe. Il s’y identifie. Il la défend. Et surtout, il veut qu’elle gagne. Peu importe pourquoi. Peu importe ce que cela change dans sa vie.

Quand l’équipe gagne, il ressent une victoire personnelle. Quand elle perd, il ressent une frustration intime.

Pourtant, objectivement, rien n’a changé : son salaire est le même, ses difficultés sont les mêmes, ses conditions de vie sont les mêmes. Mais le sentiment de victoire suffit.

C’est là le cœur du mécanisme : le cerveau humain peut se satisfaire d’une victoire symbolique comme si elle était réelle.

Dans le sport, cela ne pose aucun problème. C’est même le principe du jeu.

Des quartiers au sommet : la même logique partout

Au Sénégal, cette mentalité dépasse largement le sport. Elle structure des comportements sociaux entiers.

Dans les quartiers, les associations sportives et culturelles mobilisent des ressources importantes. On cotise, on organise, on investit. Souvent chez des maroubouts chez charlatan. Mais souvent, l’objectif principal n’est pas de créer un impact durable comme financer des projets structurants ou améliorer concrètement la vie collective mais de remporter une compétition, exister symboliquement, “être devant les autres”.

Un élément particulièrement révélateur apparaît à ce niveau. Lorsqu’on observe la vie des quartiers, on constate qu’il est extrêmement difficile de réunir l’ensemble des habitants autour d’un projet commun. Qu’il s’agisse d’initiatives économiques, d’actions éducatives ou de réflexions collectives, les tentatives de mobilisation se heurtent presque toujours à des divergences, des résistances ou, plus simplement, à de l’indifférence.

En revanche, une exception notable subsiste : les associations sportives et culturelles, notamment les équipes de football de quartier. Autour de ces structures, la mobilisation devient possible. Les habitants, parfois divisés sur de nombreux sujets, parviennent à se retrouver, à cotiser, à s’organiser et à s’impliquer. Une forme d’unanimité, rare ailleurs, se construit autour de l’ASC.

Ce contraste est significatif. Il ne s’explique pas seulement par l’attrait du sport, mais par la nature du lien proposé. L’ASC offre un cadre simple : un camp, une identité, un objectif immédiat : gagner. Cette clarté réduit les ambiguïtés, dépasse les divergences et permet une adhésion rapide. Là où les projets structurants exigent débat, compromis et vision à long terme, la logique du supporter propose une finalité directe, lisible et émotionnellement engageante.

Autrement dit, ce qui réunit le plus efficacement aujourd’hui n’est pas nécessairement ce qui transforme le plus la réalité, mais ce qui active le plus fortement les ressorts de l’appartenance et de la victoire.

Dans la lutte, les foules se déplacent par milliers pour soutenir un lutteur. L’engagement est total : financier, émotionnel, physique. Mais là encore, la finalité est claire : la victoire du camp.

Même dans les discussions quotidiennes, autour du football européen par exemple entre Barça et Real, certains débats prennent une intensité disproportionnée. On défend un club comme on défendrait une cause vitale. On peut se fâcher, rompre des relations, créer des divisions… pour des équipes qui, concrètement, n’ont aucun impact sur notre réalité quotidienne.

Ces exemples peuvent sembler anecdotiques. Mais ils révèlent un schéma constant : l’appartenance à un camp + la recherche de victoire = moteur principal de mobilisation.

Le basculement critique : quand la politique devient un match

Le problème devient grave lorsque cette logique s’applique à la politique.

Car la politique n’est pas un jeu. Elle détermine des réalités concrètes : l’emploi, l’éducation, la santé, les infrastructures, la sécurité. Elle exige donc une posture différente: celle du citoyen, capable d’évaluer, de comparer, de sanctionner.

Or, lorsque la mentalité de supporter s’impose, cette posture disparaît.

Le citoyen ne se demande plus : Est-ce que ce dirigeant produit des résultats ? Est-ce que ses décisions améliorent la situation ?

Il se demande : Est-ce que c’est mon camp ? Et à partir de là, tout bascule.

S’il s’agit de “son camp”, alors : les erreurs sont minimisées, les échecs sont justifiés et les contradictions sont ignorées

Comme un supporter qui défend son équipe même après une mauvaise performance, le citoyen- supporter défend son leader indépendamment des faits.

Imaginons une entreprise dont les clients continuent d’acheter le produit, même s’il devient mauvais.

Même s’il est plus cher. Même s’il ne fonctionne plus.

Pourquoi ? Parce qu’ils “supportent” la marque.

Que va faire l’entreprise ? Elle n’a aucune raison de s’améliorer. C’est exactement ce qui se passe en politique. Quand les citoyens cessent d’être exigeants, les dirigeants cessent d’être performants.

Le symptôme le plus révélateur : suivre toujours le gagnant

Un phénomène encore plus révélateur apparaît : la mobilité des soutiens. Dans une logique citoyenne, on soutient des idées, une vision, un projet. On peut rester fidèle même dans la difficulté, parce que la conviction est profonde. Dans une logique de supporter, c’est différent. On ne suit pas une vision. On suit la victoire. Quand un acteur politique monte, il attire. Quand il faiblit, il est abandonné.

C’est le même comportement que dans un stade : quand une équipe domine, elle attire plus de supporters, quand elle perd, les tribunes se vident.

Appliqué à la politique, cela crée une instabilité permanente et une superficialité des engagements. Une société sans exigence ne peut pas progresser

Les conséquences de cette mentalité sont lourdes.

Dans une société de supporters : l’exigence disparaît, la responsabilité s’affaiblit et la performance devient secondaire

Les dirigeants, conscients de cela, adaptent leur comportement. Ils investissent moins dans les résultats et davantage dans la consolidation de leur base : communication, mobilisation, polarisation.

Le débat public, lui, se transforme. Les grandes questions structurantes passent au second plan. L’attention se focalise sur les rapports de force, les rivalités, les échéances électorales.

La question dominante devient : “Qui va gagner ?”

Et non : “Qu’est-ce qui va changer ?”

Le paradoxe final : gagner sans avancer

On se retrouve alors dans une situation paradoxale.

Un camp gagne. Puis un autre. Les victoires s’enchaînent. Mais le pays, lui, n’avance pas au même rythme.

Le véritable défi du Sénégal n’est pas simplement politique. Il est culturel et psychologique.

Il s’agit de sortir du stade.

De comprendre que la politique n’est pas un match à gagner, mais une réalité à construire. De passer d’une logique d’appartenance à une logique d’exigence.

Un supporter célèbre. Un citoyen évalue. Un supporter suit. Un citoyen choisit. Un supporter veut gagner. Un citoyen veut que son pays avance.

Tant que cette transformation n’aura pas lieu, les changements resteront superficiels. Les alternances continueront, mais les résultats structurels tarderont.

Car au fond, un pays ne progresse pas parce qu’un camp gagne. Il progresse lorsque ses citoyens deviennent suffisamment exigeants pour que personne ne puisse se permettre d’échouer sans conséquence.

Ameth DIALLO

Coordinateur national de Gox Yu Bees – Les Bâtisseurs

 

 

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