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Quand la politique détourne le regard des urgences économiques- (Par Libasse Sow)

Du parti unique au multipartisme intégral, le Sénégal s’est forgé une réputation de vitrine démocratique en Afrique de l’Ouest. Longtemps salué pour sa stabilité, ce modèle montre aujourd’hui ses limites. Le pays compte 386 partis politiques, mais seuls 14 sont en règle. Cette inflation révèle la dérive d’un système pensé pour favoriser la pluralité, mais désormais affaibli par une dispersion excessive.

Loin de renforcer le débat démocratique, cette profusion nourrit une fragmentation politique qui pèse directement sur la gouvernance et, par extension, sur l’économie. De nombreuses formations ne reposent sur aucune ligne idéologique solide. Elles émergent autour d’intérêts personnels, de calculs électoraux ou d’alliances opportunistes, avant de disparaître une fois les scrutins passés. Cette volatilité engendre un coût politique, institutionnel et administratif bien réel.

Les conséquences sont visibles sur l’action publique. La multiplication des coalitions, la politisation croissante des institutions et les dépenses liées aux échéances électorales fragilisent la capacité de planification à long terme. Lorsque chaque décision devient un enjeu partisan, la continuité des politiques publiques est compromise et les stratégies de développement perdent en cohérence.

Ces dysfonctionnements finissent par affecter le climat économique. Les recompositions politiques permanentes entretiennent un climat d’incertitude peu favorable à l’investissement. Or, les entreprises, qu’elles soient locales ou étrangères, ont besoin de stabilité et de visibilité. La difficulté à mener des réformes structurelles dans la durée affaiblit la confiance et ralentit la dynamique économique.

La comparaison internationale met en évidence l’ampleur du phénomène. Aux États-Unis, deux grands partis structurent la vie politique d’un pays de plus de 341 millions d’habitants, soit un parti pour environ 170 millions de personnes. Au Sénégal, on compte un parti pour moins de 47 000 habitants. L’écart est frappant et interroge sur la soutenabilité du modèle actuel.

Cette situation s’explique aussi par une dimension sociétale. La politique est de plus en plus perçue comme un ascenseur social, un raccourci vers le pouvoir, les ressources ou la reconnaissance, au détriment de sa vocation première, qui est de porter une vision collective et de servir l’intérêt général.

Pendant ce temps, le feuilleton autour de la coalition présidentielle continue de monopoliser l’attention médiatique, fragilisant la sérénité du parti au pouvoir, alors même que la note souveraine du Sénégal poursuit sa dégradation. Cette focalisation sur les jeux d’alliances et les repositionnements détourne le débat public des véritables urgences, notamment économiques.

Dans un contexte marqué par la hausse du coût de la vie, la pression sur les finances publiques et les inquiétudes des investisseurs, la logique commanderait un recentrement sur les priorités essentielles : relance de la croissance, maîtrise de l’endettement, création d’emplois et soutien au secteur productif. Des décisions claires et structurantes sont aujourd’hui nécessaires pour restaurer la confiance et redonner de la visibilité à l’économie nationale.

Rationaliser le paysage politique apparaît ainsi comme une nécessité, non seulement démocratique, mais aussi économique. Le renforcement des critères de représentativité, accompagné d’une plus grande transparence, pourrait contribuer à assainir le jeu politique, tout en libérant des marges pour l’action économique.

Le Sénégal ne manque ni de talents ni de projets. Pour que cette énergie porte pleinement ses fruits, la politique doit redevenir un espace de vision et de construction collective, plutôt qu’un champ fragmenté où les luttes de position finissent par étouffer l’élan économique du pays.

Libasse Sow – Économiste

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