Dans son essai Pourquoi nos sociétés souffrent ? Cheikh Baye Cissé livre une analyse aussi lucide que dérangeante des fractures qui traversent le monde contemporain. Fruit d’un travail de terrain de plusieurs années, cet ouvrage puise sa substance dans des milliers d’échanges avec des hommes et des femmes de toutes conditions – ouvriers usés par la précarité, étudiants en quête de sens, immigrés tiraillés entre deux cultures, citoyens ordinaires confrontés au quotidien à l’incivilité et à l’injustice.
De cette mosaïque de voix, l’auteur tire une conviction forte : nos sociétés ne souffrent pas d’un déficit de richesses ou de leaders charismatiques, mais d’une érosion silencieuse du civisme, de l’éducation et de la conscience morale.
Cheikh Baye Cissé refuse les explications passe-partout. Il montre que la corruption, la dégradation des espaces publics, le mépris du bien commun et l’individualisme forcené ne sont pas des accidents de parcours, mais les symptômes d’une maladie plus profonde : l’oubli des règles élémentaires qui fondent toute vie en collectivité.
Pour lui, le respect de la propriété d’autrui, le refus des passe-droits, la préservation des équipements collectifs et l’honnêteté dans la gestion des affaires publiques ne relèvent pas de la simple courtoisie, mais de la condition sine qua non d’une coexistence paisible et féconde. À cela s’ajoute la responsabilité individuelle : avant d’attendre des réformes venues d’en haut, chaque citoyen est invité à interroger ses propres comportements, à balayer devant sa porte, à devenir un « habitant » digne de la cité qu’il occupe.
L’auteur porte un regard tout aussi critique sur la jeunesse, qu’il voit menacée par le désœuvrement, l’attrait des paris en ligne et la spirale de la drogue. Il réfute l’idée d’une fatalité générationnelle et y voit plutôt la conséquence logique d’un abandon de l’effort, d’une dévalorisation du savoir et d’une course aux raccourcis vers la réussite matérielle. Ce renoncement à la connaissance, associé à l’affaiblissement des cadres éducatifs, prive les nouvelles générations des armes nécessaires pour affronter un monde complexe.
Pour inverser la tendance, Cheikh Baye Cissé ne propose pas de solutions miracles, mais un retour aux fondamentaux. Il convoque les grandes figures spirituelles du Sénégal – Cheikh Ibrahim Niass, Serigne Touba – pour rappeler que l’éducation (Adab) et la quête perpétuelle du savoir ont toujours été les piliers des sociétés résilientes. La formation morale, l’exemplarité des aînés, la transmission des valeurs et le goût du travail bien fait constituent, selon lui, le seul rempart durable contre le chaos.
En définitive, Pourquoi nos sociétés souffrent ? se veut un appel vibrant à la conscience collective. Le changement ne viendra ni des lois ni des institutions, mais de la volonté de chaque femme et de chaque homme de redevenir un acteur responsable, engagé et intègre. C’est à ce prix, modeste mais exigeant, que nos communautés pourront retrouver leur équilibre et leur dignité. Un essai salutaire, qui bouscule les certitudes et invite à l’action.
Mouhamed Moustapha Camara, Correspondant à Kaolack

