À Yayeme, un village niché dans la commune de Fimela, loin du tumulte des grandes villes, y vit un homme dont la vision du développement bouscule les schémas classiques.
Famara Basse, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un fils de paysan, il est aussi éleveur, chasseur et pêcheur qui incarne une autre voie. Celle d’un développement enraciné dans la culture, l’autonomie et la transmission des savoirs.
Formé à la sociologie, Famara Basse choisit pourtant de s’éloigner du cadre académique pour embrasser une autre école : celle, invisible mais puissante, des savoirs africains transmis de manière spirituelle et traditionnelle.
« C’est pour ne jamais demander ce que tu peux faire toi-même », souligne-t-il. Cette philosophie, héritée de ses aînés, l’a guidé dans ses voyages à travers le continent et dans le monde.
Yungaar : un incubateur enraciné dans les réalités locales
Car, loin d’être un simple centre de formation, Yungaar est un espace de co-construction où se croisent savoirs ancestraux et approches modernes du développement participatif.
« On y applique des méthodes comme la MARP (Méthode Accélérée de Recherche Participative), la RAF (Recherche, Action, Formation), ou encore la gestion axée sur les résultats », révèle-t-il.
PEt poursuivant, il révèle que: « Yungaar, c’est un incubateur, certes, mais fondé avant tout sur nos valeurs : l’honneur, le courage, la discipline, la vérité et la solidarité active ».
Aujourd’hui, plus de 143 villages sont connectés à ce centre. Des leaders y ont été formés dans des domaines aussi variés que l’agriculture, la santé, l’entrepreneuriat ou la médecine traditionnelle. Le centre a même permis de réintroduire 29 espèces végétales disparues, preuve de son engagement écologique.
La médecine traditionnelle, entre éthique et efficacité
Le centre Yungaar attire des malades venus du Sénégal, mais aussi de Gambie, du Mali, du Burkina Faso et même d’Europe. Fondé sur la médecine traditionnelle, il place l’éthique au cœur du soin. A travers le respect du malade, la confidentialité, la discrétion. Une déontologie que Famara Basse qualifie de « moderne chez les anciens ». Et au-delà, il travaille avec des tradipraticiens de toute l’Afrique de l’Ouest, les regroupant en fédérations afin de structurer et transmettre les savoirs essentiels.
Le Khoye, rite culturel de transmission du savoir divin
Chaque année, Yungaar organise le Khoye. C’est un rituel culturel et initiatique qui rassemble des depositaires du savoir divin: adultes, jeunes et moins jeunes tous sexes confondus qui predisent l’avenir. Surtout à l’approche de la saison hivernale. En sommes, autour des valeurs fondamentales que sont : la solidarité, la discipline, la vérité, le courage. Un moment fort qui permet de réconcilier les générations et de renforcer le lien entre la tradition et la modernité.
Réponse communautaire face aux crises
Qu’il s’agisse de pandémies comme Ebola ou Covid-19, ou de crises politiques, Famara Basse et son réseau se mobilisent rapidement et discrètement pour désamorcer les tensions. Récemment, il a alerté sur de nouvelles maladies émergentes dont la fièvre de la vallée du Rift et autres variétés et a immédiatement lancé des actions de prévention.
Par ailleurs, le batisseur du centre Yungar ne se lasse pas de dénoncer également ce qu’il considère des dérives sociales. Selon lui, «le Sénégal ne reconnaît la valeur d’un homme qu’à sa mort. Les funérailles deviennent des fêtes, mais on n’aide pas les vivants ». Des comportements qu’il dit, « regretter fort » tout en appelant « à une solidarité vivante plutôt qu’à une glorification posthume ».
Plaidoyer pour l’unité et la souveraineté communautaire
D’ailleurs affirme-t-il, « le développement ne viendra pas de la France jusqu’à Yayeme. Il viendra de nous, Sénégalais, et de nous seuls ». Il s’inquiète de la perte de 210 valeurs traditionnelles depuis 1928, qu’il impute à l’influence extérieure et à la rupture des liens familiaux. Son combat est donc aussi un cri du cœur pour l’Afrique : un appel à se recentrer sur ses propres vérités, leaders et traditions.
Mais selon lui, «tout n’est pas perdu. Il est encore possible de se ressaisir et d’avancer». Et, il faut le lui reconnaître, Famara Basse n’est pas un simple acteur de développement. Il est également un repère moral, un passeur de valeurs, un visionnaire enraciné.
Et, à travers Yungaar, il prouve que le changement peut naître du local, du rural, du vivant. Son parcours est une invitation à repenser nos modèles, à réhabiliter nos racines, et à croire, enfin, en nos propres forces.
Par Mohamadou SAGNE

