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Le vrai défi du Sénégal: replacer l’économie au cœur des priorités

Le 15 septembre 2008, la planète financière vacillait. La banque Lehman Brothers, après 138 ans d’existence, déclarait faillite. En quelques heures, les actions de Citibank et d’AIG s’effondraient, précipitant l’économie mondiale dans une crise sans précédent.

Face à la tourmente, Barack Obama, alors candidat à la Maison-Blanche, suspendit sa campagne pour se rendre à Washington et participer au vote d’un plan de 700 milliards de dollars destiné à sauver les entreprises américaines au bord du gouffre.

Son adversaire, John McCain, pourtant en tête des sondages, refusa de le suivre et lâcha cette phrase restée célèbre: «Let them fail» – qu’ils échouent. Cette erreur d’appréciation lui coûta cher politiquement.

Cet épisode rappelle une vérité universelle: méconnaître le poids de l’économie dans les priorités des citoyens est une faute politique majeure.

Les populations jugent leurs dirigeants à leur capacité à protéger l’emploi, stabiliser les prix et créer des opportunités. Le reste, même légitime, devient secondaire si le quotidien se complique.

Aujourd’hui, le Sénégal ferait bien d’en tirer les leçons. Le pays traverse une période de fortes attentes sociales : emploi des jeunes, santé, éducation, pouvoir d’achat. Pourtant, le débat public s’oriente davantage vers des controverses politiques et juridiques, au détriment des questions économiques essentielles.

Replacer l’économie réelle au centre des politiques publiques.

Depuis plus d’un an, le débat public au Sénégal se focalise sur la dette publique, sa soutenabilité et, dans certains cercles, sur sa légitimité. Ces discussions sont légitimes dans un contexte où le ratio dette/PIB dépasse le seuil de 70 % fixé par les critères de convergence de l’UEMOA et où le service de la dette absorbe une part croissante des recettes budgétaires.

Toutefois, cette focalisation sur la dette, bien qu’importante pour la stabilité macroéconomique, ne doit pas occulter l’enjeu fondamental : la capacité de l’économie à générer une croissance soutenue, inclusive et créatrice de revenus pour les ménages.

La question essentielle n’est donc pas seulement de savoir combien nous devons, mais surtout ce que nous faisons avec les ressources empruntées.

Si l’endettement finance des projets à fort impact économique — infrastructures productives, transformation agricole, industrialisation, innovation technologique — il devient un instrument de développement.

En revanche, lorsqu’il alimente des dépenses courantes ou des programmes sans retour économique mesurable, il fragilise la soutenabilité budgétaire et accroît la vulnérabilité financière du pays.

Il est urgent de replacer la réflexion économique sur ses véritables leviers d’action.

D’un côté, la demande intérieure doit être soutenue par des politiques publiques favorisant la consommation des ménages, l’accès au crédit et l’investissement privé. Cela suppose un environnement macroéconomique stable, une maîtrise de l’inflation et une meilleure redistribution des revenus, notamment via l’emploi.

De l’autre, l’offre doit être renforcée en stimulant la productivité des secteurs porteurs : agriculture, industrie manufacturière, services et économie numérique.

L’agriculture, par exemple, reste le principal pourvoyeur d’emplois mais souffre d’un faible rendement et d’une dépendance excessive aux aléas climatiques.

L’industrie locale, quant à elle, pourrait jouer un rôle d’entraînement si elle bénéficiait de meilleures infrastructures, d’un accès abordable à l’énergie et d’un cadre fiscal incitatif.

Le secteur des services et l’économie numérique recèlent également d’importants gisements de croissance, à condition d’investir dans les compétences et d’assurer une régulation adaptée.

En définitive, le débat sur la dette ne doit pas se limiter à la soutenabilité financière. Il doit s’élargir à l’efficacité économique : comment transformer les ressources mobilisées en croissance réelle et en bien-être social ?

Autrement dit, la viabilité de la dette dépend moins de son volume que de la qualité des investissements qu’elle finance. C’est ce lien entre discipline budgétaire, choix stratégiques et création de valeur qu’il faut aujourd’hui reconstruire.

C’est là que se joue le véritable défi : faire de la politique économique une boussole nationale, capable d’orienter les décisions publiques au service de la prospérité collective.

Préserver la confiance : un impératif économique pour le Sénégal

Cette réflexion en appelle une autre : qu’a fait le régime actuel pour préserver les acquis de l’ancien, notamment en matière d’emploi et d’attractivité économique ?

Des secteurs clés, comme la presse et les BTP, connaissent de grandes difficultés, avec des conséquences directes sur l’emploi et, par ricochet, sur le pouvoir d’achat. Préserver ces emplois, c’est aussi soutenir le PIB à travers la consommation.

Par ailleurs, les feuilletons politico-judiciaires qui saturent l’espace médiatique détournent l’attention des urgences économiques et affaiblissent la confiance des investisseurs. Or, sans confiance, il n’y a pas d’investissement durable.

Le Forum des investisseurs récemment tenu à Dakar a suscité beaucoup d’espoirs, avec des engagements annoncés à hauteur de près de 13 000 milliards de francs CFA. C’est une perspective encourageante, mais il faut rester lucide : entre les promesses et les réalisations, le fossé reste immense.

L’expérience du premier forum, en 2023, en témoigne : sur 51 projets annoncés, seuls 10 auraient été concrétisés. Ce taux de concrétisation interpelle sur la capacité du pays à transformer les intentions d’investissement en projets effectifs.

Dans ce contexte, les autorités doivent adopter une posture à la fois résolue et pragmatique. La communication diplomatique est essentielle : il ne s’agit pas de renoncer à la souveraineté ou à la transparence, mais d’éviter le prisme de la défiance, qui peut dissuader les partenaires économiques.

Le monde de la finance est interconnecté : une perte de confiance locale peut rapidement se répercuter à l’échelle internationale, surtout à l’heure de la mondialisation.

Une meilleure vulgarisation des nouveaux codes des investissements et codes des impôts s’impose également. Ces réformes, souvent techniques, doivent être expliquées simplement pour démontrer qu’elles visent à améliorer le climat des affaires et renforcer la compétitivité du pays.

La stabilité économique ne se mesure pas seulement à travers le PIB ou les taux de croissance. Elle repose avant tout sur la confiance, ce capital invisible mais décisif. C’est elle qu’il faut préserver et renforcer pour que le Sénégal poursuive sa trajectoire de développement et de création d’emplois.

En conclusion

Le Sénégal dispose d’atouts considérables : une population jeune, une position géographique stratégique et un potentiel agricole, énergétique et numérique réel.

Mais ces atouts ne produiront leurs effets que si l’État recentre son action sur l’économie réelle.

Le moment est venu de sortir des polémiques pour s’atteler à ce qui compte vraiment : redonner confiance, créer des emplois et relancer la production nationale.

 Libasse Sow, Économiste

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