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Football et identités: quand la fracture identitaire menace le “Maankoo wutti waat ndam li”

Il existe un poison plus discret que la défaite, mais souvent plus destructeur pour une sélection nationale : la tentation de réduire un joueur à autre chose qu’à ce qu’il est — un footballeur représentant son pays. Au Sénégal comme ailleurs en Afrique, cette dérive prend des formes religieuses, ethniques, régionales et même patronymiques.

Le joueur n’est plus évalué sur sa performance, mais sur son nom, sa ville, sa région, parfois même sa confrérie. Comme si une origine géographique ou un patronyme déterminait la loyauté, la compétence ou la légitimité à porter le maillot national. On en arrive à des absurdités : un Diop ne pourrait pas jouer pour le Maroc, un Fall serait assigné à un “camp”, alors même que le Maroc aligne sans complexe un Brahim Díaz formé en Espagne.

Le football moderne est fait de mobilités et d’identités multiples. Le Sénégal en est l’illustration parfaite : il avait son Mohamed Rebeiz (ancien meneur de jeu d’Al Jadida du Maroc) , Albert Joseph Bougazelli.,  Patrice Cardeau, …Aujourd’hui il a son Jackson, grandi en Gambie, pays qu’il pouvait représenter, et son Jacobs, formé en Allemagne, qu’il aurait aussi pu défendre. Tous deux ont choisi le Sénégal. Leur engagement ne se mesure pas à leur lieu de naissance, mais à leur décision de défendre un drapeau.

Cette vérité devrait nous rassembler. Car c’est précisément l’union sacrée autour de l’équipe nationale (le “Maankoo wutti ndam li” ) qui nous a permis de décrocher notre première et unique étoile, la Coupe d’Afrique des Nations 2021. Ce jour-là, il n’y avait ni régions, ni patronymes, ni confréries : il n’y avait qu’un peuple derrière un onze.

Pourtant, cette culture de l’unité est aujourd’hui fragilisée par des lectures tribales du football. La récente polémique partie d’un créateur de contenu connu sous le nom de Malaw Pikine, puis récupérée par certains pour opposer Saint-Louis aux autres localités, en est une illustration inquiétante. Le débat sportif devient prétexte à la stigmatisation territoriale.

Le cas d’Ismaïla Sarr en est un autre symbole : à chaque contre-performance, certains ne jugent plus le joueur, mais ce qu’ils projettent sur lui — son origine, son nom, sa région.

Il est normal qu’un quartier ou une ville soutienne “son” joueur. C’est une fierté saine. Mais il est dangereux que cette fierté se transforme en exclusion. Dire “le Saint-Louisien doit sortir”, “le Pikinois est favorisé” ou “on ne prend que des Casamançais”, c’est injecter dans l’équipe nationale des fractures qui n’y ont pas leur place.

Une sélection nationale n’est ni une coalition de territoires ni un équilibre communautaire. Elle est la somme des meilleurs talents au service d’un seul drapeau.

À force d’ethniciser et de régionaliser le football, on met en péril ce qui nous a rendus champions : le Maankoo wutti ndam li.

Le maillot national ne connaît ni ville, ni nom, ni origine. Il ne connaît qu’une chose : la capacité à le défendre ensemble.

D. Sidy Malick NDIAYE

 

 

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