Dans un paysage politique souvent décrit comme le théâtre de trahisons opportunistes, de renversements d’alliances et de calculs égoïstes, El Malick Ndiaye accomplit un acte rare, sinon unique : celui de la fidélité érigée en vertu politique première, doublée d’une élégance morale sans ostentation.
En démissionnant volontairement de la présidence de l’Assemblée nationale — fonction éminente entre toutes — afin de permettre à son chef politique, évincé du poste de Premier ministre, de rebondir institutionnellement, il démontre concrètement que la politique peut encore incarner un espace d’honneur, de parole tenue et de loyauté assumée.
Par cet acte de renoncement souverain, El Malick Ndiaye se présente comme une figure éthique inversée de Brutus. Là où Brutus, dans le récit fondateur de la République romaine, poignarda César au nom d’une prétendue défense de la liberté – mais en réalité poussé par l’ambition personnelle et le calcul politique —, El Malick Ndiaye choisit le sacrifice de lui-même et la constance dans l’engagement. Il ne tue pas son « César » : il le sanctifie. Loin de l’usurpation ou du régicide, il pratique la dépossession volontaire du pouvoir comme un acte de consécration de l’autorité légitime.
Ce geste trouve un éclairage théorique puissant chez Hannah Arendt. Dans Qu’est-ce que la politique ? elle rappelle que l’action politique authentique ne saurait se réduire à la domination ou à l’intérêt personnel, mais qu’elle relève d’une « capacité de commencer du neuf » dans un espace public où l’honneur tient lieu de boussole. Or, cet espace public, Arendt le pense comme un lieu d’apparition où chaque acte engage la parole et la réputation.
En renonçant à un poste éminent non par faiblesse mais par fidélité, El Malick Ndiaye manifeste cette capacité arendtienne à « promettre et à tenir ses promesses » — condition même de la stabilité politique contre la tyrannie des intérêts changeants. Là où le traître dissout le lien commun par le secret et la duplicité, le fidèle le renforce par la transparence du geste et la constance du nom engagé.
Le geste d’El Malick s’apparente à ce que Ricœur nomme « l’estime de soi sous le regard de l’autre » : une décision qui ne relève ni du sacrifice absurde ni du calcul intéressé, mais d’une éthique de la responsabilité où tenir sa parole engage la totalité de la personne. À l’opposé de Brutus, qui rompt le pacte de confiance, El Malick Ndiaye pratique l’attestation : il dit et fait ce qu’il a promis, rendant par là même possible un monde commun où la confiance peut refleurir.
Ainsi, à l’orgueil tragique de Brutus, Arendt opposerait l’acte tyrannicide ; Ricœur y verrait une faillite de la promesse et de l’identité narrative. El Malick Ndiaye, en choisissant l’abnégation silencieuse plutôt que le parricide politique, fait de la loyauté non une faiblesse, mais une force morale capable de régénérer le lien politique.
Il rappelle, geste après geste, que la politique peut encore, contre toutes les anticipations cyniques, être un espace d’honneur — pourvu qu’il s’y trouve des hommes et des femmes assez libres pour préférer la fidélité à l’ambition et à la traîtrise.
Masseck Birane Seck
Philosophe, lanceur d’alerte, MagiPastef

