Le vendredi 22 mai 2026, lorsque le PM a fini son face-à-face avec les députés à l’Assemblée nationale, j’ai écrit une tribune intitulée : « Jusqu’à quand ce jeu de ping-pong politique au sommet ? » Le même jour, le PR l’a démis de ses fonctions. J’ai finalement rangé mon texte dans les tiroirs. Le dimanche 24 mai, El Malick Ndiaye démissionne de la tête de l’institution parlementaire, et annonce la réintégration et l’installation de l’ancien PM au perchoir, pour le mardi 26 mai autour d’une mise en scène qui a choqué maints compatriotes. La dénonciation fut unanime. On a crié au coup d’État parlementaire. Madiambal a même annoncé un putsch contre Diomaye une fois Sonko installé au perchoir. Le pays suspend son souffle. Les regards se tournent vers le président. D’aucuns pensent qu’il est complice de Sonko, au même titre que El Malick. D’autres appellent la population à protester devant l’Assemblée. Le Conseil constitutionnel saisi se déclare incompétent. On évoque la Cour suprême…
Je songe à ma tribune : « Le PR et le PM se regardent en chien de faïence, sans oser se séparer, dans un jeu de ping-pong politique indécent et ridicule, que d’aucuns qualifient de théâtre. Leurs partisans se fusillent. La République est trainée dans la boue. Le respect déserte les cœurs. La qualité de vie et la sécurité se détériorent. Partout règne la galère. Les étudiants réclament leur bourse. Les FDS chargent. Un étudiant est tué. Les agriculteurs jettent leurs récoltes dans les rues, faute d’acheteurs. Les éleveurs et les pêcheurs désenchantent. Les jeunes reprennent les pirogues, préférant mourir en mer plutôt que vivre au Sénégal. Pendant ce temps, le jeu de ping-pong se poursuit entre le palais et la primature. Le PR cherche à l’emporter sur son PM exalté par son rêve présidentiel. Et le maquillage, le saupoudrage et le bavardage battent leur plein dans la musique des ventres creux. Les têtes vides occupent l’espace public, comme dans un monde à l’envers. On blablate. On bêle. On brait. Car le mot d’ordre est connu : « Na riir ! » (Faites du bruit !) Personne pour tempérer, personne pour rassurer. Car l’objectif est simple : ruser, mentir, humilier…
« Emporté par le feuilleton de misère, le peuple commente, rit, s’esclaffe, s’envoie des tapes au dos, à qui mieux mieux. Hélas, à force de suivre le mouvement de la balle et la musique du jeu, il se retrouve dans un état semi-hypnotique, ivre de laideur et de puanteur : Ping-pongs : hier le PR a parlé, aujourd’hui le PM l’a contredit. Ping-pong : hier le PR est allé au sud, aujourd’hui le PM va au nord. Ping-pong : hier Azoura est emprisonné pour avoir insulté le PR, aujourd’hui le PM l’honore d’une visite. Ping-pong : hier, c’était le sargal à Mbour, aujourd’hui Dakar randonne. Ping-pong : hier le PR a dialogué au palais, aujourd’hui le PM dialogue à l’assemblée. Ping-pong : hier, c’était Adji Sarr, aujourd’hui c’est Ndiaga Seck… »
Me prend alors l’envie de fermer les yeux, de me boucher les oreilles, d’oublier. Mais le jeu, hélas, se poursuit dans ma tête : Ping-Pongs : hier, c’était le complot, aujourd’hui c’est la trahison. Ping-Pong : hier c’était la dette cachée, aujourd’hui c’est la dette odieuse. Ping-Pong : hier c’était les fonds politiques illicites, aujourd’hui c’est les fonds licites. Ping-pong : hier c’était des menaces contre quiconque ose parler de caisse noire primatoriale, aujourd’hui c’est la reconnaissance de la même caisse par celui-là même qui l’avait nié. Ping-Pong : hier Sonko a fusillé Wade, aujourd’hui Diomaye chante ses louanges…
Ping-Pong : la balle danse. Le peuple, en effervescence, jacasse. Cheikh Yerim Seck affirme que le combat verra la chute mortelle d’un protagoniste. Déjà des têtes tombent, de part et d’autre. Déjà les mains frôlent les crosses des revolvers. On prédit le bang-bang, comme dans un western. On prédit un big bang. On prédit le déluge de Noé, le châtiment de Sodome. Ping : le PR annonce une révision constitutionnelle. Pong : le PM « super fort », devenu PAN, et qui aime s’écouter parler, se balancer et se sentir fort, plus fort que le PR, plus fort que le peuple, convoque « son assemblée », « ses députés »…
Ah, Sonko et le fauteuil ! Sonko et les fauteuils ! Ah, le Pastef et le pouvoir ! Hier la ville de Dakar, aujourd’hui le parlement. Et demain ??? À qui le tour, demain, d’être braqué, spolié, débarqué ??? Ah, les pseudo-démocrates ! Ah, les arnaqueurs ! Les parle-menteurs ! Les parle-tricheurs !
En vérité, on parle trop dans ce pays. Beaucoup trop. Des paroles mal habillées, mal parées, parfois toutes nues, parfois toutes crues. On crie. On vocifère. On s’insulte. On dit. On se contredit. On se dédit. Bavardage, encore, beaucoup, toujours. Et les insulteurs prolifèrent, prolifèrent les gladiateurs du verbe. Et notre prolixité malsaine nous environne d’une clameur mortelle. Infernale. Elle pourrait se comprendre si nous nous trouvions dans une cour de récréation après labeur ou bien au sommet d’une tour qu’on a fini de construire. Seulement, nous nous trouvons au fond de la fosse. Dans un trou de Babel menacé d’effondrement.
Malheur, quand le sommet affectionne les ruelles obscures et les culs-de-sac ! Malheur, quand le père affectionne les chapardages interdits à ses enfants ! Quand le guide s’improvise braqueur ! Quand le masque du saint couvre le visage du filou ! Ah, quelle destinée tragique pour mon peuple dont la marche vers le progrès s’est transformée en un douloureux calvaire ! Un clopinement. Un piétinement. Espoir trahi, élan ralenti, ardeur émoussée. La colère citoyenne gronde, les lacrymogènes tonnent, la cécité et l’arrogance détonnent, la honte obscurcit les fronts altiers et fige les langues sages. Hélas, le miracle démocratique du 23 juin 2011 s’est avéré impossible ce 29 juin 2026. Hélas, les FDS ont violenté les manifestants et procédé à des arrestations. Puis, faisant irruption dans l’hémicycle, ils ont empoigné et expulsé le député Abdou Mbow pris à partie par des collègues de sexe opposé certainement instrumentalisés par la majorité hautaine et rancunière. L’insoumis a su éviter le piège de la femme battue. Puis encore, dans les couloirs de l’Assemblée nationale, des militants zélés ont abreuvé d’insultes l’opposition boycotteuse…
« Pourquoi Diomaye a-t-il laissé faire ? » La question a fait le tour de la ville, à juste titre. Aujourd’hui, il faut le dire, le pays ne marche plus, il rampe, deux épines plantées dans les pieds ! Une troisième épine dans le cœur. Un pistolet sur la tempe. À quand la fin des dérives ?
Dakar, 1er juillet 2026
Abdou Khadre Gaye
Écrivain
Président de l’EMAD

