L’Acte III de la décentralisation avait pour ambition de corriger les insuffisances des réformes antérieures et d’approfondir la gouvernance locale. La communalisation intégrale et l’érection du département en collectivité territoriale répondaient à une logique de proximité et de démocratisation de l’action publique. Toutefois, plus d’une décennie après, il apparaît indispensable de procéder à une évaluation lucide, sans complaisance ni calcul politique, de cette réforme majeure.
Car décentraliser ne consiste pas uniquement à multiplier les structures administratives, mais à créer des collectivités fortes, cohérentes et capables de transformer les territoires. À ce titre, la question centrale aujourd’hui n’est plus tant celle du nombre de collectivités que celle de leur efficacité réelle.
La région : l’échelle la plus pertinente pour structurer le développement
La région constitue, par nature, l’échelon le plus adapté pour penser le développement économique, social et territorial. Elle offre une masse critique suffisante en termes de population, de ressources, d’infrastructures et de potentialités économiques pour impulser des politiques publiques structurantes.
Faire de la région une collectivité territoriale pleinement opérationnelle suppose :une fiscalité régionale propre, lisible et performante ; le transfert effectif de compétences stratégiques, notamment en matière d’aménagement du territoire, de formation professionnelle, d’emploi des jeunes, de transport régional, d’appui aux entreprises et d’innovation ; des ressources financières à la hauteur des missions confiées, permettant aux régions d’investir et non de se limiter à la gestion courante.
Une région forte permettrait ainsi de rationaliser l’action publique, de réduire les chevauchements de compétences et de soulager l’État central, qui pourrait se recentrer sur ses fonctions régaliennes et stratégiques.
Des régions économiquement viables pour corriger les déséquilibres territoriaux
Le Sénégal reste marqué par de profondes disparités territoriales. Une régionalisation renforcée, fondée sur des régions économiquement viables, favoriserait la constitution de pôles de développement, capables de valoriser les ressources locales et de créer de la richesse à l’échelle territoriale.
Cette approche permettrait également une meilleure articulation entre les politiques nationales et les réalités locales, en tenant compte des spécificités économiques, sociales, culturelles et environnementales de chaque région.
La région, acteur clé de la formation et de l’emploi des jeunes
L’un des défis majeurs du Sénégal demeure l’emploi des jeunes. À cet égard, la région apparaît comme le niveau le plus pertinent pour concevoir et piloter des politiques de formation adaptées aux besoins réels des territoires et du tissu économique local.
En impliquant directement les régions dans la formation professionnelle, l’apprentissage et l’insertion, l’État favoriserait une adéquation plus efficace entre formation et emploi, tout en responsabilisant les acteurs territoriaux dans la lutte contre le chômage et la migration irrégulière.
La coopération internationale et l’attractivité territoriale
Des régions fortes facilitent la coopération décentralisée et les partenariats internationaux. Dans de nombreux pays, les régions constituent des interlocuteurs crédibles pour les bailleurs, les investisseurs et les collectivités étrangères. Le Maroc, la France, l’Italie ou encore l’Allemagne offrent des exemples probants de régions disposant de budgets conséquents et de compétences clairement définies, capables de porter des projets structurants à fort impact.
Renforcer la région au Sénégal, c’est donc aussi améliorer la capacité des territoires à mobiliser des financements extérieurs et à s’inscrire dans des dynamiques économiques régionales et internationales.
La question centrale du profil de l’élu local
Toute réforme institutionnelle, aussi pertinente soit-elle, ne peut réussir sans des hommes et des femmes capables de la porter. La réflexion sur le renforcement des régions impose donc une interrogation fondamentale sur le profil de l’élu local.
Le leadership territorial de demain doit reposer sur : la compétence technique et managériale, la vision stratégique du développement, la capacité à mobiliser les acteurs publics et privés, la culture de la reddition des comptes et de la transparence, et un sens élevé de l’intérêt général.
L’élu régional ne peut plus être uniquement un acteur politique ; il doit devenir un véritable manager du développement territorial, capable de piloter des budgets importants, de conduire des politiques publiques complexes et de dialoguer avec des partenaires nationaux et internationaux.
Repenser la gouvernance territoriale
Réussir la régionalisation implique également de professionnaliser l’administration territoriale, par le recrutement de personnels qualifiés et la mise en place de mécanismes de planification, de suivi et d’évaluation rigoureux. Sans une gouvernance moderne et performante, la région risque de reproduire les limites observées à d’autres niveaux de collectivités.
Oser une réforme de fond
Consacrer la région comme pilier de la décentralisation, c’est faire le choix du réalisme, de l’efficacité et de la responsabilité. C’est reconnaître que le développement durable ne peut être piloté exclusivement depuis le centre, mais qu’il doit s’appuyer sur des territoires forts, gouvernés par des élus compétents et porteurs de vision.
Le Sénégal est aujourd’hui à un tournant. Approfondir la décentralisation en renforçant la région et en repensant le profil de l’élu local n’est pas une option idéologique, mais une nécessité stratégique pour bâtir un développement équilibré, inclusif et durable.
Décentraliser, ce n’est pas diviser le pouvoir, c’est mieux l’organiser au service des populations.
Makhete Djite
Consultant en décentralisation et développement local

