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Biennale de la danse en Afrique 2026: la danse thérapie en milieu Lébou

(Par Abdou Khadre Gaye, écrivain, président de l’EMAD)

Dans le cadre de la biennale de la danse en Afrique, organisée au Sénégal, à Toubab Dialaw, du 29 avril au 3 mai 2026, sous la direction artistique de Germaine Acogny, s’est tenue, à l’École des Sables, le 1er mai, une table ronde sur le thème : Création, Culture et Liberté. Présidée par Pape Massene Séne, avec comme modérateur Dr Massamba Gueye, elle s’est déroulée en présence du Pr Ibrahima Wane, de Gacirah Diagne et Hardo Ka, entre autres. L’activité a vu la participation d’éminents experts et acteurs de la danse d’horizons divers. Je partage avec vous ma communication sur le thème : La danse thérapie en milieu lébou :

Vous avez assisté à la prestation des troupes léboues, vous avez entendu la chaude voix de Barham Ciss de Dialaw, les tambours de Modou Diop de Bargny, vous avez vu les pas de danse. Je vous invite maintenant à imaginer… Imaginons une vaste mer, bleue : le soleil brille, les mouettes dansent la ronde dans le ciel. Une pirogue richement décorée glisse dans les eaux. Le piroguier laboure les flots avec sa pagaie. À droite, puis  à gauche. Droite. Gauche. Droite. Gauche.

Cette image illustre mieux que n’importe quelle autre la danse léboue. La pagaie qui laboure la mer de droite à gauche constitue les sauts de pied. Le reste du corps représente la pirogue qui coule et se balance suivant le mouvement de la pagaie. Et la musique, la mer qui l’emporte. Et ça saute. Les pieds soulèvent le sable comme la pagaie soulève l’eau. Droite, gauche…

La chorégraphie se joue presque à l’identique chez les chanteurs de la confrérie musulmane Layenne assis sur le sable de plage et imitant les mouvements du pagayeur, les mains se soulevant et descendant en cascade, le buste se balançant d’avant en arrière dans une parfaite synchronisation.

Car le danseur lébou ne cherche pas à échapper à la pesanteur, mais plutôt à s’enraciner dans la terre. Il ne convoite pas le ciel, mais plonge les yeux obstinément dans la terre, la terre mère, sa terre natale. Vous vous souvenez certainement de la chanson :

Coy naaw dal si ngér

Coy naaw dal si ngér

Lumu naaw naaw dal si ngér

Coy naaw dal si ngér

Le perroquet vole et atterrit sur l’arbuste

Le perroquet vole et atterrit sur l’arbuste

Aussi loin que porte son vol il atterrit sur l’arbuste

Le perroquet vole et atterrit sur l’arbuste

Vous vous rappelez aussi certainement le film d’Alex Haley, Racines : Kunta Kinte, réduit en esclavage aux Amériques, confie son message à l’Afrique à un insecte. De même, pour transmettre des messages où que ce soit au monde, le lébou n’envoie pas l’aigle, qui habite le ciel, ni même la blanche colombe, mais la sauterelle qui par ses sauts revient toujours à la terre. Pour transmettre des messages à ses morts, il commissionne la petite souris qui se promène sous la terre…

Jinaxoo Mbaay

Yow mi dëkk si biir suuf, etc.

Bref, pour mieux comprendre la danse léboue, disons un mot sur la conception de l’homme de ce peuple de la mer qui se considère comme fils de la terre. L’homme, disent les lébous, n’est ni supérieur ni inférieur à l’animal. Ni au végétal. Ni au minéral. Il doit, toutefois, conquérir et conserver au cours de sa vie les qualités de l’homme comme il faut, l’homme qui est comme il doit être. Il doit ressembler au prototype exemplaire, c’est-à-dire être nité. Dans le cas contraire, il sera dit rabé (semblable à l’animal). Sa vocation est de produire de la lumière et d’éclairer le monde, niit. Car nit dafay niit, dit le proverbe.

Ainsi, tous les rites, rituels, chants et danses lebous vont dans le sens de cette mission de préservations des vertus et de surveillance de l’équilibre cosmique. La communauté se surveille, surveille ses membres, surveille son environnement en vue de repérer toutes les fissures, déchirures et fractures. Et à les réparer bien sûr. Par le chant et la danse, entre autres.

Commençons par le ndaw rabbin ou gammu qui procède au bilan comportemental annuel de la communauté et de ses membres. Car pense le peuple lebou : « na mbuba tilim, waaye bu der tilim » (qu’importe que l’habit soit sale, mais que jamais la peau, c’est-à-dire la réputation, ne le soit).

Et chantent les festivalières :

Gii gammu kusi ñaaw dee

Kusi rafet maala jur si sama bir

À ce gammu les personnes laides mourront de honte

Quant aux personnes belles, elles sont miennes, issues de mon ventre

Vous comprenez certainement qu’il s’agit là de la laideur et de la beauté morale. Car, à l’occasion du ndaw rabbin, qui est une sorte de compétition de beauté morale, seront célébrées les belles actions qui ont marqué l’année et dénoncé les mauvaises. Et comme pour recoudre le tissu social, seront rappelés tout au long de la cérémonie les liens de parenté à travers les chants panégyriques.

Et les files des danseuses à la queue leu leu, pagnes tissés en escaliers autour des reins, boubou indigo retroussé, foulards en bouquet de fleurs, donnent l’image d’une régate. Imaginez… Imaginons plusieurs pirogues avec une bonne douzaine de rameurs dans chacune, battant les flots en cadence. Droite, gauche. Droite, gauche. Imaginons le mouvement d’ensemble…

En ce qui concerne le baaw naan, il s’agit de chants et danses pour faire rire Maam Yalla (grand père dieu) et ainsi réparer les robinets du ciel et faire tomber la pluie…

Maam Yalla may nu walaangan

Ngoxii, ngox

Grand père Dieu, offre- nous une pluie ruisselante

Et que chantent les grenouilles

Venons-en maintenant au ndëpp, la danse thérapeutique par excellence, qui replante le lébou dans sa lignée et ses traditions, le guérissant ce faisant de tous les dysfonctionnements entrainés par la fracture responsable des maladies dont il souffre. Dans le ndëpp, en vérité, le rab ou l’esprit ancestral s’empare de la personne pour se manifester par son entremise à travers un bakk (chant devise) et des pas de dance. Le tout se terminant par une chute (daanu), comme un tremblement de terre remettant les choses à l’endroit.

Donc, dans le ndëpp, en vérité, ce n’est pas la personne possédée qui chante et danse, mais, à travers elle, le rab qui la possède, ou, plus précisément, qui l’habite, car elle est demeure et réceptacle. C’est la raison pour laquelle on dit de la personne en transe dafa xar, c’est-à-dire qu’elle est déchirée ou fracturée par l’esprit qui l’habite. Le ndëpp vise à sortir l’esprit de la personne et à le fixer (sampp) avec des pilons cassés et des cornes dans l’autel domestique ou xambb.

Ainsi, par la bouche de la personne sous son emprise, l’esprit fait connaître son bakk ou chant devise, ou si vous préférez chant indicatif, lequel indique le rythme des tambours. Car le bakk est aussi bien chanté par le public que joué par les tamtams. S’en suivent les pas de danse, le langage du corps, qui, dans le prolongement du bakk, révèle davantage l’identité du rab par des mimes suggestives. Ce qui fait que si le rab est pêcheur le possédé jouera à la pêche. De même s’il est cultivateur ou éleveur. Si la personne est habitée par un rab blanc, elle réclamera une casquette, une cigarette, parfois de la bière, en se dandinant comme un Européen. Si par contre il est marabout, il réclamera chapelet et tapis de prière en récitant des versets, etc.

Dans son ouvrage Les lebous parlent d’eux-mêmes, El H. Malick Sarr écrit à peu près ceci à propos d’une possédée : lorsqu’elle a entendu le chant de son génie, elle s’est déchirée et s’est déchainée. Elle a dansé en communion avec l’esprit qui la possède. Elle a fait le tour du cercle des spectateurs, s’est prosternée, a embrassé la terre, puis s’est dressée tel un cobra. Elle a ensuite labouré la terre avec ses mains. Enfin le rab l’a terrassé et l’a mis dans un état de quasi-mort.

Voici, en exemple, quelques bakk de rab :

D’abord ce chant devise où le génie déclare être fils d’éléphant, trop gros pour servir de grillade :

Ëppë në mbërëm

Doomu nay ëppë në mbërëm

Ensuite celui-ci de la possédée dont les pas de danse imitent le phacochère auquel elle s’identifie :

Mbaam alla maangi

Ku mu matt yaa tey !

Enfin, ce chant ou le génie du nom de Fatim Demba Mbaye est identifié à travers les localités qu’elle habite :

Faatim Demba Mbaay

Yaa dëkkë Mbaan

Yaa dëkkë Ngéy Ngéy

Yaadi borom Lewe

Faatim Demba Mbaay

Pour terminer, je donne les étapes du ndëpp, selon des spécialistes de l’hôpital Fann qui ont étudié le phénomène :

D’abord, il y a le seet (chercher). La prêtresse cherche les causes des troubles de son patient, entre autres méthodes, en lisant la position des cauris jetés sur le van ou celle des racines flottantes dans les canaris. S’il s’avère que le mal est le fait d’un génie, et s’il réclame comme offrande une chèvre, un mouton ou une vache, le ndëpp  s’impose. On fixe alors la date et la durée du rituel.

Ensuite, le tamtam annonce le début des festivités où tous les humains et tous les génies de la contrée sont conviés. C’est le sajj (battre les premiers coups de tamtam).

On procède au mesurage des membres du patient en y versant du mil que les femmes pileront ensuite pour faire le nakka (gâteau de mil dilué dans du lait caillé) destiné au public. Le mil est purificateur. Cette phase est appelée natta, c’est à dire mesurer.

Par le jeegget (enjambement), le malade enjambe sept fois l’animal du sacrifice pendant que les tamtams battent et que, par des chants, les prêtresses implorent le génie d’accepter l’offrande qu’on lui destine.

Le njappa (ablution) débarrassera l’animal du sacrifice de toute souillure. Puis, le malade crache ses vœux dans la gueule ouverte de l’animal, c’est le ñaan.

Ensuite, on le recouvre de sept ou douze mètres de percale et on le couche sur le côté de l’animal. Et, encore une fois, les femmes font sept fois leur tour, en chantant. Cette étape où l’on égorge l’animal est appelée rendi (immolation).

On recueille le sang de l’animal égorgé et l’on procède à l’enterrement symbolique du malade. C’est le bukatu.

On lave le malade avec le sang de l’animal, puis avec du lait frais. Le sang transmet les désirs du malade au rab qui le possède. Le lait  matérialise son retour parmi les vivants. C’est à ce moment qu’on peut l’entendre chanter ainsi :

Wooy déewu ma

Da nu ne damaa dée

Te déewu ma…

Non, je ne suis pas mort

On dit que je suis mort

Alors que je ne le suis pas…

Cette étape est appelée sangu (se laver).

On enroule sur tout le corps du malade les intestins de l’animal sacrifié. C’est le roog.

Enfin, le sampp fixe symboliquement le rab dans le xambb, avec un pilon cassé planté au sol (d’où le terme sampp). Il marque sa conciliation avec la personne malade et avec la communauté.

Le tastal marque la fin du ndëpp.

AKG, Toubab Dialaw, 1er mai 2026

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